Voilà seulement quelques souvenirs qui concernent la fondatrice. Je n’ai aucune haine, je regrette seulement beaucoup d’avoir passé ma jeunesse à mourir. Cela fait un peu titre de roman, mais c’est la vérité. Je n’ai pas de ressentiment vis à vis d’elle. Si j’en ai, c’est vis à vis de l’Église hiérarchique qui sait et qui possède de gros dossiers sur le sujet. Un jour, un Père Abbé m’a dit avoir un dossier sur sœur Marie, en ajoutant : « Je le sortirai si sa cause est introduite ». Mais il n’a jamais bougé.
Attitudes récurrentes
En 19.., sœur X m’a dit que je devrais rencontrer sœur Marie. A cette période, les parents d’une amie me louaient une chambre de bonne. On a frappé à ma porte un soir de juin, vers 22h. Le frère de mon amie venait me prévenir qu’on m’appelait au téléphone. Je suis descendue à l’appartement, sœur X me prévenait au téléphone que je devais venir le 7 à Méry pour voir sœur Marie. Je note ceci car c’est une attitude assez récurrente chez les sœurs de Bethléem : le sans gêne. Elles avaient cherché le numéro dans l’annuaire et m’appelaient à dix heures du soir. J’étais réellement gênée de déranger ainsi mes hôtes. Je suis donc allée à Méry le dimanche où j’étais attendue. En fait, j’ai patienté toute la journée pour une rencontre dont je n’ai pas conservé le souvenir.
Cela aussi, c’est récurrent à Bethléem : les attentes indéfinies pour une rencontre ou un téléphone. On peut rester des heures entières à attendre la personne qui souhaite vous voir ou échanger avec vous. J’ai dû voir une fois sœur Marie au cours du mois de pré postulat en août. Je n’ai pas le souvenir de sa présence à la Messe ou aux offices. Ensuite je l’ai croisée, quelques minutes, en novembre, lors d’un repas de charité sur un bateau-mouche. Elle m’a alors invitée à ne pas faire attendre le Seigneur et à entrer tout de suite. A 25 ans on ne se représente pas ce qu’on peut infliger aux parents ! Ce départ précipité a été très dur pour eux, surtout pour mon père.
De la dépendance affective au mépris
Une fois à Bethléem, on ne voyait pas souvent sœur Marie. Et, si on la rencontrait, elle était toujours allongée, souvent à boire des jus qui nous faisaient bien envie ou à manger des mets spécialement préparés pour elle. Certaines sœurs « l’adoraient », étaient dithyrambiques à son sujet. En ce qui me concerne, elle n’a jamais exercé d’attirance affective sur moi. D’ailleurs, sœur Marie m’avait reproché plusieurs fois « d’aimer d’autres sœurs qu’elle-même ». Elle utilisait souvent le mot transfert pour désigner une sorte de fixation affective sur elle-même ou sur une sœur qui était sous son contrôle, instaurée « mère ». Elle prétendait avoir reçu d’un grand Abbé bénédictin le conseil de susciter ce type de dépendance intérieure, « bien sûr seulement temporaire ». Ainsi la novice pouvait craquer et devenir disciple, en perdant ses défenses, pour se laisser former. Cette pratique a commencé après une retraite du Cénacle 1971 que les prieures et les professes perpétuelles étaient allées suivre au Mont des Cats.
Sœur Marie s’improvisait facilement psychanalyste sans en avoir la formation ni l’expérience. Sans maîtrise du « transfert », elle en facilitait pourtant la survenue. Elle l’exigeait même. Ce transfert d’ordre affectif comportait des dangers immenses pour qui s’y laissait prendre. Il fallait vraiment savoir résister pour sauver sa peau. Mais alors il fallait aussi résister à la culpabilité de ne pas entrer dans son jeu, présenté comme une nécessité sur le chemin spirituel. Car « sans remise inconditionnelle du petit disciple à son staretz, comment celui-ci pourrait-il se laisser enfanter et naître à la vie monastique ?… »
Suis-je restée aussi longtemps à Bethléem à cause de cette relation « affectivo-comblante », qui permettait, pour un temps seulement, d’échapper à la sécheresse et à la soif ? Je me suis souvent posé la question. Pendant les dialogues, on était caressé, embrassé, câliné… Et dans ce désert où l’on se débattait seul, on appréciait et on en redemandait. Je me souviens également de plusieurs sœurs qui avaient bien 50 ans et qui se faisaient chapitrer, parce qu’elles allaient bien ou mal en fonction du sourire de la prieure qu’elles avaient ou non reçu. Mais comment pouvait-il en être autrement dans une telle ambiance ? Sans doute quelques-unes sont-elles passées à travers tout cela. Ingénues ou résistantes ?
Les prieures elles-mêmes n’échappaient pas à ce système de dépendance affective qui était finalement une question de survie. Un jour, toute heureuse, une prieure m’a dit : « J’ai eu ma petite mère au téléphone ». Donc cette sœur se sentait bien, car la petite mère qui n’était autre que Sœur Marie, lui avait porté de l’attention. L’année de mes 45 ans, j’ai essayé de faire un transfert sur sœur Marie mais cela n’a pas marché. Je ne la détestais pas non plus, elle me faisait surtout peur. Je la craignais car ma vie, mon lieu d’affectation et ma charge dépendaient d’elle et de ses « intuitions » !!!
Je n’avais pas 26 ans quand, une nuit, un ouvrier qui dormait dans la maison - il travaillait dans le monastère - est entré dans ma cellule. La moyenne d’âge des sœurs était de 30 ans à l’époque. Réveillée par sa cigarette, j’ai bondi et je l’ai fait sortir. J’ai fermé ma porte à clé mais il est resté environ trois heures sur le palier à essayer d’entrer, en me racontant ce qu’on peut deviner. Je n’avais aucun recours, car je me trouvais au dernier étage au milieu des greniers. Il avait été décrété, en effet, que j’étais une « sœur tout terrain ». Bref, j’ai vraiment été traumatisée et cela a duré de longues années. Dès que je sentais une odeur de cigarette, j’étais replongée dans cette histoire et ses suites. J’ai très rapidement saisi que la prieure me rendait responsable de cette visite nocturne et j’en ai eu la confirmation quelques semaines plus tard quand, la croisant dans un couloir, alors que j’étais « en crise », elle m’a arrêtée pour me demander : « Tu es allée trouver X ? » ( l’homme qui était entré dans ma cellule une nuit) Comment exprimer le coup de poignard ainsi reçu ? Impossible. Je n’avais plus personne à qui parler, car j’avais fait un transfert affectif sur cette prieure-là, comme les autres novices d’ailleurs. J’ai été complètement déstabilisée.
Pour clore l’histoire de cette visite nocturne, sœur Marie, prévenue, est passée quelques jours plus tard. Elle ne m’a pas vue en particulier. Elle nous a réunies au chapitre, elle a évoqué cette histoire en ajoutant : « Il a choisi la plus replète ».
42 ans plus tard, cette phrase est encore imprimée en moi. Je me suis vraiment sentie transformée en morceau de viande. Quelle indélicatesse et quel mépris ! On m’a alors changée deux fois de cellule. Je m’y enfermais le soir mais l’homme est revenu et, une fois, il a glissé un billet dans mon lit. Je me souviens aussi d’une nuit passée avec ma voisine, car nous avions un balcon en commun, à réciter le chapelet en attendant qu’il nous laisse tranquilles.
Les changements nous faisaient peur
Soeur Marie avait une autre caractéristique : lorsqu’elle devait dire une chose qui allait provoquer des réactions, elle passait par une autre personne. Par exemple, le jour où elle a décidé qu’on passerait à deux repas par jour au lieu de trois. Pour l’annonce de ce changement, elle avait mandaté une sœur qui a fait le tour des monastères. Bien sûr, il y a eu des réactions, exprimées ou non. Moi-même et d’autres avec qui j’ai parlé depuis leur sortie, nous avions très peur des changements, car tout pouvait arriver et dans n’importe quel domaine : j’ai connu plusieurs liturgies : dominicaine, polyphonie byzantine, puis on est passé à la monophonie. Là, il y a eu de méga crises : nous étions très attachées à ces liturgies dont on ne savait plus parfois si on était sur la terre ou au ciel à cause des lumières et de l’encens. J’ai connu également x régimes alimentaires : Désir Poyet, Kousmine, avec viande, sans viande, avec les restes du repas de midi en vinaigrette le soir…
J’étais à Bethléem depuis deux mois quand sœur Marie a annoncé soudain qu’on allait désormais se lever à 4 heures du matin. J’ai vu deux sœurs professes s’effondrer en larmes et dire en criant : « je ne pourrai jamais, si je pouvais tu sais où je serais ! » Je n’y comprenais rien et je n’ai pu en parler avec personne. On a vu sœur Marie dix minutes au premier office de Matines. Je ne suis pas sûre que qui que ce soit l’y ait jamais revue.
Un jour, ma prieure locale m’a annoncé que je devais m’en aller dans les 48 heures pour rejoindre un autre monastère. Cela me coûtait. Mais comme je partais, m’avait-on dit, pour un « studium » de quelques mois, cela m’a fait avaler la pilule. Obéissante, je suis donc partie très vite car le studium avait démarré la veille de mon départ … Sauf que, lorsque je suis arrivée et que, naïve, j’ai dit à ma nouvelle prieure « Alors, vous avez commencé le studium hier ? », celle-ci m’a regardée, ahurie, et dit : « Mais de quel studium tu parles ? » En réalité, il n’y en avait pas, c’était une invention de sœur Marie pour que je change de monastère sans faire d’histoires.
Sauf que, des histoires, j’en ai fait ! J’ai fugué au bout d’un mois de ce nouveau monastère et c’est principalement la prieure de l’autre monastère qui a subi des remontrances : elle n’avait tout simplement pas compris ce que sœur Marie lui avait demandé !
Je me souviens aussi d’une réunion où nous étions une bonne soixantaine. Bien sûr, on l’avait beaucoup attendue. Une novice avait été chargée de faire le bouquet près de la statue de la sainte Vierge. Soeur Marie commença à parler. Elle pouvait d’ailleurs parler des heures entières, y compris du silence !!! Au bout d’un moment, elle s’est exclamée à peu près de la sorte : « Mes petites sœurs, il faut me comprendre, je ne peux pas continuer à parler devant un bouquet aussi laid ». Ce qu’elle reprochait surtout au bouquet, c’était qu’il soit rose ! Car sœur Marie avait passé quelques mois en Angleterre, et le mauvais goût des Anglaises, le rose chez les Anglais, il ne fallait pas lui en vouloir, mais vraiment cela lui était trop insupportable. Et personne ne disait rien. La petite soeur qui était rose et blonde, cramoisie, a dû retirer le bouquet.
Une fois, j’accompagnais soeur Marie dans un de ses voyages. Nous sommes arrivées à 22 heures dans un monastère. Elle a fait lever la prieure, une autre responsable et la petite soeur qui travaillait à l’atelier et qui avait une trentaine d’années. Sœur Marie, que j’accompagnais, a trouvé un stylet et a massacré toutes le sculptures qui attendaient pour la cuisson. En disant tout le mal qu’elle pensait de ce travail. Je crois que je n’oublierai jamais la petite soeur. Elle n’a pas dit un seul mot, tandis que de grosses larmes coulaient sur son visage.
En ce qui concerne les humiliations publiques qui étaient courantes, je me souviens aussi des pauvres premières sœurs allemandes. D’une manière très réductrice, Sœur Marie parlait de ces méchants ou affreux allemands, responsables de la mort de l’un de ses frères pendant la guerre. En l’écoutant, les sœurs allemandes, encore novices d’ailleurs, souffraient en silence, avec parfois une larme au coin de l’œil, rougissant toute honte bue. Un jour, d’ailleurs, j’ai osé dire à ma prieure : « Sœur Marie c’est comme Hitler, seule elle n’aurait rien fait ». Et elle m’a répondu : « Oh quand même pas à ce point là ! ». Une chose est certaine, sœur Marie n’aurait sans doute pas réussi à « faire » Bethléem sans les deux sœurs qu’elle appelait couramment « les anses de la cruche ».
Il y aurait tant à dire !
Je n’écrirai pas de livre. Mais il faudrait aussi parler des révélations privées car il n’y a pas eu que Saroué pour nous parler de la part de la sainte Vierge. Des exorcismes étaient aussi conduits par des prêtres ou des laïcs : en ce qui me concerne, un cultivateur de la région de Carcassonne a eu la tâche de me délivrer de mes démons. Le pauvre homme a eu bien du mal à les extirper de ma tête et je ne suis pas sûre qu’il y soit parvenu !
Il faudrait aussi développer la manière dont on nous disait qui on était, ce qu’on vivait, au lieu de nous le demander : « Tu n’as pas été aimée, ce n’est pas de ta faute ». « Tu es une grande malade psychique ; mais nous, on t’aime comme ça ». Oui, il y aurait tant à dire … Quand j’ai enfin réussi à quitter Bethléem j’ai pensé « maintenant je ne crains plus rien ». Et je le pensais vraiment car j’avais vécu le pire. J’avais vraiment voulu mourir tellement j’étais désespérée, tellement j’étais dans le vide. Et mon intuition s’est révélée juste : j’ai eu des soucis familiaux, des soucis au travail, j’ai dû repartir de zéro, et j’ai fait face, à chaque fois. J’en ai été capable parce que j’avais retrouvé la quille intérieure que j’avais perdue à Bethléem. Il y aurait tellement à dire sur la « perte de soi même », sur la dépossession de soi que l’on peut connaître dans ces lieux où, au nom de Dieu et de l’obéissance, on n’est plus considéré comme un sujet.
On aura beau jeu de me demander pourquoi je suis restée si longtemps. Oui, comment peut-on être si malheureux, mourir à petit feu, se nourrir d’anxiolytiques et de somnifères tant l’angoisse est grande ? Et rester en croyant malgré tout qu’on est heureux ?
Car je me suis accrochée, je partais tellement j’étouffais et je revenais. Je forçais même la porte quand elles ne voulaient pas. J’y ai réfléchi, je crois que j’avais été rendue totalement incapable de vivre ailleurs, même s’il s’agissait d’une survie. Car on nous le disait sans cesse : « Ta place est ici, tu ne seras pas heureuse ailleurs, qu’est-ce que tu irais t’embêter avec un mari ? » J’avais 28 ans quand une prieure me l’a dit. J’avais perdu toute confiance en moi, car on peut régresser très vite psychologiquement dans ce genre de communauté.
Il faut savoir aussi que l’emprise peut continuer à l’extérieur. Dans un livre paru sur Bethléem il y a environ deux ans, j’ai été stupéfaite de découvrir sous des pseudonymes, mais si reconnaissables, des témoignages de sœurs qui avaient quitté la communauté, et qui en avaient dit, en leur temps, pis que pendre. Dans ce livre, elles chantent étrangement les louanges de Bethléem. Ces sœurs ont-elles été soigneusement choisies, comme l’auteur du livre d’ailleurs ? Quand on a vécu plus de 20 ans à l’intérieur, on ne peut que se demander si ce ne ce seraient pas des sœurs qui ont rédigé ce livre.