1. LE CULTE DE LA PERSONNALITÉ
1.1 Vénération excessive de sœur Marie
tant de son staff rapproché (sœur H, sœur S. et toutes les prieures) que des jeunes sœurs. Toute parole de sœur Marie, en n’importe quelle occasion et n’importe quelle heure était enregistrée. Voix unique, pensée unique qu’il fallait enregistrer sans aucune possibilité de manifester la moindre réticence ou interrogation.
1.2 Hors du groupe pas de salut
Bethléem = unique salut pour l’Église ! Bethléem = supérieure à toutes congrégations. Publiquement en réunion, sœur Marie tournait en dérision ces sœurs fabriquant gâteaux, confiseries. Ces sœurs sans costume. Nous, guimpées, pieds nus dans nos sandales et vêtues de haut en bas. Nous étions bercées par ce complexe de supériorité, distillé, raffiné et entretenu. Même les évêques ne pouvaient rien comprendre à la vocation de Bethléem, ceci dit en 1974-1975, Saint Bruno n’avait pas encore investi nos fraternités. En 1976-1977 notre chapelle de Nemours accueillait encore – sur le même tapis – les étudiants parisiens. J’ai souvenir de très belles et ferventes veillées pascales.
Confesseur : Le matin de ma profession, il m’a été refusé de me confesser à mon accompagnateur, le Père S. Je savais que le père S ne pouvait plus être officiellement mon accompagnateur, mais je n’ai jamais osé lui dire que c’était mal vu et non désiré à Bethléem. Il fallait se confesser à l’évêque qui recevrait notre profession en fin d’après-midi, le jour même. Je vois encore l’air jouissif et fier de sœur Marie, le lendemain, quand elle a dit à l’ensemble des sœurs de Nemours : « Monseigneur m’a confié ne jamais avoir entendu de si belles confessions… »
Nous ne savions jamais quel prêtre venait nous confesser. Durant les mois passés à Currière, l’un d’eux était secrétaire ou très proche de l’évêque. Il m’encouragea à solliciter une rencontre avec ce pasteur pour le mettre au courant de ce qui me questionnait, me faisait souffrir à Currière et m’apparaissait en contradiction avec une vraie vie monastique.
J’en fis la demande à sœur Marie, la réitérant deux ou trois fois sans réponse. Finalement, en période estivale, elle m’a dit : « Il est très occupé par les confirmations ». Je ne l’ai pas crue.
Formation strictement interne Hors les homélies de sœur Marie, quelques conférences du Père Marie-Dominique Philippe ou d’un de ses moines, une session d’un prêtre oratorien. Sinon aucune autre formation, mais beaucoup de désinformations, car les revues et journaux, La Croix, par exemple, nous étaient quasi interdits. Quand je subtilisais un article, je savais qu’il fallait m’en accuser aux coulpes (à 35 ans !) Quant aux écrits des saints, à cette époque (1974-1981), ni Thérèse d’Avila, ni Jean de la Croix, ni Bernard de Clairvaux…etc, n’avaient voix au chapitre. Seul Silouane et les apophtegmes des Pères du Désert.
1.3 Au-dessus des lois}}
Évidemment, aucune cotisation, à l’époque, à la Cavimac. Ce refus d’obtempérer nous était présenté comme un summum évangélique. Aucune discussion. Il fallut le discernement et le courage de Dom Louf, alors responsable des supérieur(e)s majeur(e)s de France pour mettre au vote la suspension des versements de fonds à Bethléem en raison de trop d’opacités. A ma sortie, j’ai adressé un courrier à Mgr Matagrin pour recevoir le montant des cotisations dues à la Cavimac. Un chèque me fut envoyé par sœur H. qui me reprocha de m’être adressée à l’évêque.
2. LA COUPURE AVEC L’EXTÉRIEUR
2.1 Les ruptures}}
Totale, quant au lieu : du Nord à l’île de Lérins, mais j’avais tout quitté et choisi le Christ. La rupture la plus inattendue fut celle de l’information, l’absence de culture, d’ouverture, de tonus intellectuel et même spirituel. Très vite j’ai constaté les problèmes psychologiques de certaines sœurs qu’il fallait « porter ». Rupture de toute relation, lettre unique pour toute la famille à raison d’une par trimestre, courrier ouvert avant de nous être remis, ou non remis, selon le contenu. Réticence appuyée de la prieure pour obtenir d’écrire à un prêtre ou à un moine, avec le sentiment d’être en faute.
2.2 Une formation carencée}}
Aucune formation spécifique pendant les 2 ou 3 ans de noviciat (rien de défini sur la durée d’un noviciat). Aucune lecture en dehors de l’évangile (ou la Bible, je ne sais plus), même la T.O.B amenée me fut supprimée.
2.3 La multiplicité des dévotions sans lien d’unité doctrinale}}
Au gré des décisions de sœur Marie : Action de grâces de 20 minutes, sitôt la communion et avant la fin de l’Eucharistie. Changement brutal du tempo des doxologies : une ronde sur chaque syllabe ! Suppression de la polyphonie au profit du mode cartusien durant l’année 1981.
Une moniale est veilleur dans la nuit, alors soudainement, port obligé d’une cagoule de coton pour dormir, puis d’une robe et d’une ceinture au-dessus de la chemise de nuit.
Un jour, un billet sous ma porte de cellule : « ma petite sœur, sitôt matines, départ en voiture à 5h30 ». Sans aucune explication ni dialogue, ma prieure me conduit chez un exorciste !!! Je suis restée muette, dans l’incompréhension totale, blessée au tréfonds. La moindre objection eut été la preuve évidente que le démon m’habitait : mes pensées, ma volonté, mon jugement n’étaient pas totalement remis entre leurs mains.
2.4 Santé physique, psychique et spirituelle}}
Contrairement à nombre de sœurs, soignées pour une maladie jamais clairement identifiée mais que les oscillations du pendule signalaient (!), je n’ai jamais été malade hormis une aménorrhée définitive dès 33 ans. Quatre années plus tard, en consultation, un médecin m’a dit : « ma sœur, dans les pays sous-développés, les femmes ne sont pas réglées ». Vu le régime alimentaire nous perdions toutes du poids, et sœur Marie – soucieuse de sa ligne – préférait des petites sœurs longilignes : signe extérieur d’austérité monastique… mais que de dégâts physiques, psychiques et spirituels.
2.5 Quelle pauvreté ?}}
Pauvreté à multiples visages : dans les années 1974-1981 pauvreté affichée : table frugale, vêtement léger de coton bleu, pieds nus, abords austères des monastères, cellule réduite et rudimentaire, collecte des surplus des grandes surfaces. Pauvreté sélective : discrimination inavouée mais réelle entre les sœurs au nom à particule, issues de la classe bourgeoise et celles de milieu plus modeste. Pauvreté confortable, grâce aux généreux donateurs : un simple coup de téléphone à la Grande Chartreuse et le congélateur en panne est remplacé. Réseaux efficaces et entretenus pour obtenir du matériel de photographies, de photocopies ultra perfectionnées. Véhicules automobiles haut de gamme pour sœur Marie qui voyage souvent allongée. Installation de balnéothérapie (il y a plus de 35 ans !) pour sœur Marie et des privilégiées, dans différents monastères. Pauvreté insouciante : que de fois j’ai déploré l’immaturité, le manque de sens des réalités et l’irresponsabilité de certaines sœurs n’ayant jamais dû travailler pour gagner leur vie, elles méconnaissaient la valeur du travail bien fait, la valeur du travail des autres et le coût qu’occasionnait leur insouciance.
3. LA MANIPULATION
3.1 Le recrutement vocationnel}}
Séduire, voilà l’arme redoutable de sœur Marie et de Bethléem, Séduction et flatterie, pièges auxquels beaucoup se sont laissés prendre. « Vous ne trouvez pas qu’elle ferait une belle petite sœur ? », dixit sœur Marie, s’adressant à une jeune prof de lettres – en repos chez les moines de Lérins – et suscitant l’approbation de la communauté, tout en lui grattouillant la chevelure noire bouclée, avec un regard aguicheur. Oui, elle reçut l’habit mais quitta Bethléem très vite. Séduction perverse parce que consciente. Aujourd’hui, séduction par médias : presse et télévision.
3.2 La confusion des fors externe et interne}}
« Donne tes pensées », au nom de la « transparence », la prieure générale et la prieure locale s’octroyaient le droit de direction et de regard sur tout et en tout ; avaient-elles été formées à l’accompagnement ? Et comme aucun prêtre ou moine n’était autorisé à exercer un rôle de guide ou d’accompagnateur, tout était dans la confusion et dans une sorte d’enfermement, d’étouffement qui engendrait une constante culpabilité.
3.3 Vœu particulier et secret}}
Vœu d’unité signifiant : aucune critique et secret absolu. Obligation de marcher à 3 lors du spaciement pour éviter remarque ou critique ou paroles trop personnelles. Interdiction de parler ou de se confier à toute personne autre que notre responsable. Un jour, le Père S. s’arrête à Nemours. Je peux le rencontrer mais je suis intérieurement muselée. Si je lui fais part de mes conflits personnels, je dois m’en accuser publiquement aux coulpes et je risque d’être interdite de le voir une prochaine fois, donc rien ne transparaît. Mais lors de la journée de désert qui suivait, j’ai pris une voiture et je suis partie à Acey, n’en pouvant plus. J’ai parlé en vérité, simplicité et retrouvé la paix. Le Père a prévenu ma prieure et je suis rentrée à Nemours. J’espérais un vrai dialogue avec ma responsable. Mais pas un mot. S’est-elle seulement interrogée ?
3.4 Mensonges}}
A cette époque, Bethléem n’était pas encore « romaine » Il fallait écrire les constitutions ou règle de vie, donc les prieures y travaillaient car cette règle édifiante allait « épater » Rome (sic). Un jour, un projet de texte est à notre disposition. Dans ma cellule, je lis : « … les petites sœurs dorment sur la dure… ». Consternée, je regarde mon matelas posé sur une planche et ses parpaings. Non par culte de la souffrance mais plutôt en esprit de vérité et de pauvreté, j’enlève mon matelas et le mets dans le couloir. Arrive ma prieure : « Que fais-tu ? ». Confuse et m’accusant, je lui montre la phrase qui m’interpelle. Elle me dit : « Il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre. Rentre ce matelas ». Je lui demande : « Pourquoi écrire cela si ce n’est pas vrai ? ». Elle ne m’a donné aucune réponse.
3.5 L’autoritarisme du responsable et la soumission}}
Un soir après complies, sœur Marie arrive à Nemours. Rassemblement autour d’elle, installation de l’enregistreur. Emportée par le débit de ses paroles et réjouie de voir ses sœurs l’écoutant, à ses pieds, la voici évoquant la petite sœur qui avait été enceinte de l’aumônier bénédictin… Et justifiant sa méfiance vis-à-vis des aumôniers. Ce manque de respect et de discrétion empreint de condamnation me fit réagir posément : « Ma sœur Marie, en quoi cela nous regarde ? » « Sache que tu n’as pas à intervenir quand je parle » Et me voilà, étendue face contre terre devant toutes mes sœurs. J’étais encore novice.
Dans ma charge de procureuse à Currière, elle me demande un jour de lui présenter la commande à l’adresse d’un de nos fournisseurs. Elle était dans son bureau avec le père Marie-Dominique Philippe. Devant lui, elle sort son pendule et le promène sur le feuillet puis d’un ton catégorique m’ordonne de supprimer tel et tel produit, qui jusque là, étaient coutumiers. Inutile de chercher à comprendre, tu obéis. Ce qui m’a le plus questionnée à l’époque, ce fut l’impassibilité du Père. Lui, le grand théologien, célèbre thomiste, consentait-il ? Comment mon jugement, mon intelligence allaient pouvoir se soumettre sans mot dire ?
3.6 Tout questionnement vient du mauvais – humiliations et culpabilisations}}
Les mois passent… les questionnements me déchirent. Vais-je devenir folle ? Je demande à consulter un spécialiste. « Si tu consultes, tu es perdue pour nous ». Voilà la réponse de sœur Marie. J’ai reçu la force de maintenir ma demande, c’était une question de vie. Je fus envoyée dans le monastère de Bretagne, pour rencontrer un spécialiste, mais à dater du 22 août1981 jusqu’à mon départ fin décembre 1981, je n’existais plus pour ma prieure. J’ai su que le P.S avait rencontré sr H à Paris et qu’il avait insisté pour que je puisse être aidée psychologiquement. Je pense qu’elle n’a pas osé passer outre, mais pour Bethléem un psychologue = le diable.
3.7 La sortie}}
A 6 heures du matin, sans un au revoir à aucune sœur, on m’a conduite en gare. Qui soupçonnait mon départ ?
Condition économique : un billet de train et 300 francs, ma bible, mon icône. A mon entrée, j’avais donné ma voiture (moins de 30000 Kms au compteur), mon magnétophone neuf, un trousseau complet de linge et des mètres de tissu.
Condition physique et psychique : ma jumelle ne m’a pas reconnue… Pendant 3 ans, chaque semaine, je suis allée à Paris suivre une psychothérapie : prix à payer pour retrouver confiance en moi, équilibre et sortir de la culpabilité.
Condition spirituelle : j’ai gardé la foi, parce qu’avant ces années et pendant ces années difficiles et incompréhensibles au regard de mon désir profond, c’est vraiment le Christ que j’ai cherché. Longtemps j’ai crié vers Dieu : Pourquoi ? Dans son amour fidèle, Il a creusé en moi un espace de liberté et de paix.
4. L’INCOHÉRENCE DE LA VIE
4.1 La vie extra-ordinaire des chefs}}
Notre fondatrice avait un rythme de vie tout à fait à part : rare présence aux offices ou à l’Eucharistie. Horaire décalé, travail de nuit pour certaines sœurs quand sœur Marie voulait offrir icônes, photos, statues aux ecclésiastiques romains, aux évêques, aux personnalités influentes. Plaire, séduire, offrir au prix de la santé des sœurs. Régime alimentaire très spécial pour la prieure générale. J’ai été procureuse à Currière et ses menus auraient soutenu et rassasié bien des sœurs. Soins incessants : une sœur novice, docteur en médecine, lui était dévouée, jour et nuit. Aucun remède, aucune huile essentielle, aucun traitement, rien n’avait de prix pour elle. J’ai appris aussi le départ de cette sœur après de longues années à Bethléem.
4.2 L’argent}}
A la sortie, j’avais 40 ans. Durant 8 ans, toutes mes forces avaient été au service de Bethléem, et je me retrouvais pauvre comme Job. L’argent que je leur ai réclamé fut intégralement reversé à la Cavimac. Cette démarche de légitime prévoyance me permet de toucher 98 € de retraite par mois de cette caisse.
4.3 Les mœurs}}
Certes, pédophilie et viols sont des crimes dont je ne peux absolument pas accuser Bethléem.
Cependant, il existe des façons de « toucher » à la personne, aussi graves que des at- touche – ments. Certains comportements violent les consciences et peuvent blesser profondément un être humain.