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Entretien avec Pierre Vignon : « Marthe Robin : une fausse mystique ? »

Le mardi 8 juin 2021

Bonjour Claudine

Merci pour votre éclairage. Toute secte est fondée sur la paternité/maternité sacralisée et autoritaire biologique et spirituelle du gourou ou de la gourelle sur ses adeptes et au-delà, sur la société humaine toute entière. Avec une dimension très paternaliste, très familiale. Et des rituels très incestuels (climat incestueux sans passage à l’acte) qui vont vers l’inceste consommé progressivement et ultra ritualisé aussi.

Plus je lis ce que vous expliquez des rituels et pratiques de Finet que vous avez vus, plus ça me paraît correspondre de façon lisible à un comportement de gourou de secte. Qui mélange de vieilles pratiques de magie noire paysanne, de catholicisme réactionnaire et doloriste, de paternalisme et de fantasmes de toute-puissance. Comme on peut l’observer dans la plupart des sectes en réalité.

Je ne suis donc pas du tout étonnée des constats de la psychiatre dont vous parlez, sur le climat incestueux dans les Foyers de Charité. Je pense que même sans sa formation médicale et psy, c’est tout de suite ce qui vient immédiatement à l’esprit en lisant ce que vous expliquez. Et honnêtement, ça me fait froid dans le dos que pendant des décennies, des jeunes ados, des jeunes filles aient pu être ainsi vampirisées à tous les niveaux. Et le terme n’est pas abusif pour le coup, parce que c’est un peu ça au fond.

Finet instrumentalisant Marthe, son corps, son sang et ses délires mystiques et sa pathologie neuro-psy, pourrait être assimilé à une forme de vampire qui sacralise le sang et qui en fait un rituel pour en obtenir une forme de pouvoir et de domination totale. Y a pas plus éloigné de Jésus, de Dieu que ça, honnêtement.

Personnellement, ça me rappelle mes grand-tante et grand-mère paternelles jeteuses de sorts qui marquaient les portes de granges avec du sang, de l’urine, des excréments pour soit disant protéger les intérêts paysans de telle famille, favoriser des mariages, des associations, jeter des malédictions sur tel ou telle…C’est d’un obscurantisme et d’un ésotérisme fous. Ce qui m’a toujours paru relever d’une pathologie psychiatrique ultra grave, soit dit en passant.

Je ne sais pas de quel type de famille venait Finet mais, à croire qu’il a baigné dans cette atmosphère très glauque toute son enfance et a récupéré toute cette fantasmagorie ésotérique dans sa pratique religieuse catho dérivante. Parce que là, ça me paraît évident en vous lisant.

Je ne sais plus si c’est vous qui parliez de coupures sur le nez de Marthe au niveau des artères, mais ça me fait penser à des pratiques ésotériques très anciennes avec des couteaux rituels très fins qui prélevaient régulièrement du sang de sacrifices humains au niveau du nez car c’est le sang du souffle, donc symboliquement du pouvoir de vie supérieure. Je crois que j’avais lu ça que ça se déroulait chez les Mayas ou les Incas, ainsi que certaines sectes égyptiennes aussi, que c’était un rituel opéré par des prêtres et qu’on va retrouver cycliquement ce type de pratique dans différentes cultures paysannes et spécifiquement dans certaines pratiques de magie noire.

C’est aussi un peu, plus proche de notre culture occidentale, le propos développé par Stravinsky dans le Sacre du Printemps (qui part d’ailleurs d’une légende paysanne russe) qui verra aussi la création d’un ballet (qui est désigné parmi les premiers ballets de danse contemporaine), qui sera revisité de nombreuses fois par différents chorégraphes jusqu’à il y a quelques années (j’ai en souvenir outre la version de Maurice Béjart, celle de Pina Bausch qui utilise la terre comme motif complémentaire du ballet en plus du linge sanglant, élément qui fait référence aussi à la paysannerie) depuis le début du 20e siècle. Et qui rejoue la possession sacrificielle d’une jeune paysanne vierge évidemment, choisie et violée et sacrifiée publiquement jusqu’à la mort pour que vienne le printemps.

La question que je me pose maintenant si je rassemble tous ces éléments culturels que je connais bien, est la suivante :

L’institution cléricale romaine via les groupes les plus réactionnaires catholiques aspiraient depuis longtemps, la contre-révolution catholique du début du 20e siècle pour situer l’époque, à un printemps totalitaire religieux qui rejouerait par l’implantation de dictatures militaires comme civiles, avec un catholicisme total, puissant et fort. Donc je me demande dans quelle mesure, certains individus dont des prêtres, n’ont pas pris ça au pied de la lettre. Et de façon littérale, dans quelle mesure ils n’ont pas cherché, dans un délire de toute-puissance, à l’appliquer ce fantasme absolutiste, en utilisant des pratiques rituelles ésotériques et en les faisant passer pour des choses mystiques et religieuses.

Et donc par conséquent, le comportement de Finet, comme d’ailleurs celui des frères Philippe, d’Ephraïm et sa clique et quelques autres (chacun avec sa variante et sa spécificité), pourraient s’inscrire dans ce fantasme et ce type d’idéologie délirante et profondément sectaire.

C’est une hypothèse que je pose évidemment. D’où l’emploi du conditionnel. Pas du tout une affirmation. Mais qui me semblerait intéressante à creuser et à étudier.

Et qui dépasse largement le catholicisme. Qu’on va retrouver bien sûr dans les sectes New Age pentecôtistes (donc protestantes), mais qu’on va aussi retrouver dans beaucoup de sectes non issues de religions monothéistes. Et aussi dans l’inceste commun à tous les types de sociétés humaines et de cultures. Même si ça n’est pas explicitement dit.

Pourquoi tout ça ? Dans quels buts ? Qu’est-ce que ça dit de nos sociétés humaines par delà la modernité et l’idée de « civilisation » que nous prétendons avoir ? Qu’est-ce que ça dit de nos religions ? De ce qu’elles n’ont toujours pas réglé et avec le corps, et avec la psyché et avec les femmes, et avec la propriété privée, et avec la terre, et avec ce qui est sacré et ce qui ne l’est pas ?

Il y a énormément de questions à aborder, à traiter à différents niveaux (sociologique, médical, psychiatrique, religieux, politique, anthropologique, historique, philosophique) pour comprendre pourquoi tout ça. Mais tout se tient, tout est imbriqué et tout est très complexe de mon point de vue.

Mais ça me paraît sain de sortir tout ce questionnement des non-dits, des tabous qui ont prévalu jusque là. De faire la grande lessive maintenant. Je pense que le contexte de libération de la parole de tas de victimes de sectes, de dérives sectaires, d’inceste aussi, permet aujourd’hui d’aborder ces questions qui sont en réalité centrales.

Je ne sais pas si nous aurons des réponses de notre vivant, mais au moins, se poser ces questions, me paraît très important pour éviter la reproduction de telles horreurs.

Parce que l’aboutissement de ce type de pratiques, se sont des milliers de victimes à chaque fois et pour chaque secte et chaque gourou. Et ça a un impact social, culturel traumatique à chaque fois pour chaque génération. Et ça génère des pathologies graves aussi au plan sanitaire, médical. Sur lesquelles il faudrait se pencher pas seulement pour limiter les symptômes, mais pour comprendre d’où ils viennent et ce qu’ils disent en réalité. Ce qui permettrait peut-être d’aider davantage de personnes, hommes et femmes, victimes tant de sectes, que de crimes sexuels qu’ils relèvent de l’inceste ou pas.

Je n’ai pas la formation suffisante contrairement à vous, ni l’expérience que vous avez en tant que praticienne ni l’approche de la problématique sectaire et abusive que vous avez connue via les Foyers et le duo Finet-Marthe. Mais du fait de nos cultures communes paysannes et de l’approche critique que j’en ai depuis ma rupture à l’âge de 17 ans, d’avec mon éducation et le milieu toxique familial où j’étais, mes recherches sur les dérives sectaires, je me dis qu’il y a peut-être un pot commun à faire ensemble et avec d’autres intervenants, avec différentes documentations ressources, pour essayer de comprendre un peu mieux tout ça. Et permettre de tirer des leçons qui aideront un peu plus les victimes d’aujourd’hui et d’hier.

Il me semble qu’il n’est pas possible au jour d’aujourd’hui de faire l’économie d’un tel travail de recherches et d’études (ce que je disais d’ailleurs il y a quelques jours à Xavier Léger). Dans la mesure où la charge traumatique en lien avec les dérives sectaires est de plus en plus importante au sein du catholicisme romain et a des conséquences traumatiques durables chez les victimes et leurs familles. Sans vraiment que soient expliqués ni dévoilés hélas la plupart du temps, les ressorts et les origines de ces dérives.

Il y a donc je crois quelque chose à faire en matière de décryptage et d’analyse (historique, sociologique, politique, anthropologique, médicale, religieuse) en confrontant différentes documentations pointues déjà existantes sur ces thématiques.

Ca fait déjà un certain nombre d’années que j’en ai conscience. Mais je pense que ça doit s’élaborer collectivement (avec des professionnels de tous ces sujets) et dans le sens du collectif aussi. A la fois à titre préventif mais aussi d’outil d’aide pour les victimes et leurs familles. En ce qui concerne le clergé, hélas, je pense que le déni sera malheureusement toujours plus fort que le désir de compréhension critique du système sectaire dans le schéma institutionnel religieux. Ce qui explique d’ailleurs son effondrement et son jusque-boutisme aussi.

A vous lire.

Cordialement

Françoise

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