En réponse au message :
Entretien avec Pierre Vignon : « Marthe Robin : une fausse mystique ? »
Merci, Claudine, de votre précision dans un post du 21 mai,
Dans « paix liturgique » 773, le Dr de Labriolle s’insurge, comme vous le soulignez, contre « L’INCROYABLE INCONSISTANCE DU BILAN MÉDICAL ». Mais cela laisse à penser qu’il parle, du « bilan médical » qui a été transmis par J. Guitton, puis G. Mottet (et d’autres sans doute), dont le Dr de Labriolle ne pouvait pas deviner qu’il était tronqué.
Dans le N° 789 de la même revue, P. de Labriolle fait une critique plaisante et acérée de cinq ouvrages concernant M. Robin. J’ai lu – avec beaucoup de soin – les trois plus anciens d’entre eux. Mais il en existe d’autres, bien antérieurs. Je vais vous citer (dans l’ordre de leur publication) trois d’entre eux, en y joignant de brefs commentaires et quelques questions.
LE CALAMITEUX DESTIN D’UNE PUBLICATION :
Je suppose donc que le « bilan » auquel se réfère P. de Labriolle, c’est celui qui se limite à l’interrogatoire de Marthe Robin que Jean Guitton a jugé bon de publier en p. 61-66 de son ouvrage :
1) Jean GUITTON, Portrait de Marthe Robin, Grasset 1985. Le philosophe écrit : « j’ai sous les yeux le long rapport fait par les maîtres qui ont examiné Marthe ». Suit la relation d’un interrogatoire, sans examen clinique. Rien n’indique au lecteur que cela ne représente qu’une PETITE PARTIE DU RAPPORT RÉDIGÉ PAR LES MEDECINS.
En lisant J. Guitton, je fus atterrée : comment J. Dechaume avait-il pu « pondre » ce croupion d’expertise clinique ? Car j’avais été interne, en 1966, dans le service du professeur Jean Dechaume, signataire du « rapport médical ». Il était titulaire de la chaire lyonnaise de neuro-psychiatrie. Neurologie et psychiatrie étaient alors une seule spécialité. Cependant, rares étaient les praticiens qui faisaient montre d’une même compétence dans l’un et l’autre domaine. Le Pr Dechaume était considéré comme un excellent neurologue, mais sa compétence psychiatrique était moindre. Pour l’anecdote, il avait laissé un bras dans la grande guerre et il aimait éblouir ses élèves par l’extrême dextérité de sa main restante. Il avait su s’entourer d’excellents agrégés qui, en sa fin de carrière, faisaient marcher les services – eux distincts - de neurologie et de psychiatrie.
Le second signataire, A. Ricard, était de la même promotion d’internat des hôpitaux de Lyon que J. Dechaume (1920). Ils se connaissaient donc probablement très bien et avaient traversé les grandes épreuves de 14-18 ce qui crée une fraternité. Pourquoi avait-on sollicité un chirurgien dans une expertise de ce type ?
Après avoir découvert le rapport publié par JJ Antier (N°3 ci-dessous), j’avais écrit à J. Guitton m’étonnant de l’extrait transcrit dans son livre. Sa réponse, courtoise, m’avait convaincue qu’il n’y avait eu de sa part aucun désir de dissimulation. Mon sentiment, c’est que le philosophe était un peu « désincarné » : ces détails médicaux dont je vais ébaucher, plus bas, la transcription n’étaient vraisemblablement pas sa tasse de thé.
2) Gonzague MOTTET, Marthe Robin, la stigmatisée de la Drôme, érès 1989. Dans sa thèse de médecine, G. Mottet se base sur le « rapport médical », tel qu’il a été publié par J. Guitton et qu’il reproduit (p 170). G. Mottet n’a évidement pas examiné M. Robin. Il fait un remarquable travail bibliographique et une dissertation brillante. Mais l’absence de données cliniques pertinentes fragilise son travail. Il discute un antécédent d’« encéphalite léthargique de Von Economo-Cruchet » (p. 17) et affirme « l’existence d’une structure névrotique de type hystérique ». Malheureusement il me semble qu’on ne peut pas prendre appui sur un travail dont les bases sont aussi incertaines.
Aussi, grande fut ma surprise quand je découvris :
3) Jean-Jacques ANTIER, Marthe Robin, le voyage immobile, Perrin 1991. L’auteur nous rapporte dans les pages 138-151 un examen neurologique rigoureux (eh oui les cliniciens ont bien cherché, entre autres, le signe de Babinski, puisqu’ils affirment que le cutané plantaire se fait en flexion !) Ils constatent essentiellement une « impotence des membres avec attitude et contracture ne rentrant pas dans les cadres classiques ».
Outre un examen général complet qui déplore seulement un foie « un peu gros à la palpation », ils ont cherché formule sanguine et temps de coagulations, également normaux.
Quant aux « stigmates », les médecins décrivent avec minutie des « taches de sang assez frais », leurs localisations. Enfin « Après avoir constaté l’existence de ces stigmates sanglants, nous avons soigneusement lavé à l’eau chaude (p140-141), avec un lige fin, le front, le visage et les mains. Toute trace de sang a ainsi disparu et nous avons minutieusement examiné la peau : elle est absolument intacte, strictement normale, (…) ne présente aucune effraction, même la plus minuscule, ni aucune trace de cicatrice ancienne. »
Mais – hélas – les experts doivent conclure ; et c’est à partir de là, à mon avis, que les choses dérapent. Procédant par élimination, ils écrivent que « le diagnostic médical le plus VRAISEMBLABLE était celui d’encéphalite ou de maladie à virus neurotrope, mais nous n’en avons PAS APPORTE LA PREUVE ABSOLUE ». (Passant sur ces réserves, on peut lire dans de nombreux ouvrages postérieurs que les experts ont fait le diagnostic de maladie de Von Economo, affection dont ils n’ont, à ma connaissance, pas même prononcé le nom.) Quand aux « stigmates » dont on a vu l’étrange description et aux autres phénomènes « mystiques » ils leur apportent la caution de « la certitude morale qu’il ne s’agit pas, même pour une partie, de manifestations pithiatiques ».
Finalement les experts déclarent : « .. reconnaître notre impuissance. Nous n’avons, dans l’état actuel de nos connaissances, aucun moyen scientifique d’en donner une preuve absolue. Nous nous avouons d’ailleurs incapables de classer de façon précise les contractures présentées par cette malade. Ce que nous pouvons affirmer sans aucune discussion possible, c’est qu’elle n’est pas pyramidale ou parkinsonienne, qu’elle n’entraine pas l’attitude habituelle des rigidités de décérébration. Nous ajouterons que nous n’avons jamais rencontré de contractures pithiatiques réalisant un tel tableau. Nous accepterions volontiers l’origine centrale de symptômes viscéraux et nous sommes prêts à les interpréter comme des manifestations viscérales de lésions encéphaliques. Nous croyons à la réalité des troubles de la vie végétative (nutrition et sommeil), mais nous ne nous prononcerons sur ces faits que lorsque la mise sous surveillance aura prouvé de façon absolue leur réalité. Nous affirmons la réalité des stigmates sanglants en dehors de toute simulation et supercherie, stigmates sans lésion cutanée évidente et que d’autres mettront sur le compte de troubles vaso-moteurs d’origine psychique ( ?). Nous aimons mieux reconnaître que nous ne voyons ni la cause, ni le mécanisme intime de ces stigmates dans l’état actuel de nos connaissances.
Quant à nous, nous les considérons comme des manifestations d’ordre surnaturel. Nous sommes d’ailleurs prêts à les étudier scientifiquement en faisant nôtres les pensées du Dr Alexis Carrel » Les signataires développent ces pensées avant leur dernier mot :
« Il suffit d’avoir passé quelques heures en toute liberté d’esprit auprès de Mlle Robin pour être convaincu que ce sont bien là vérités éternelles. »
Ainsi on se trouve en face d’un document composite, dans lequel les « experts », après un travail clinique sérieux, abandonnent leur position d’experts. Aujourd’hui, on n’accepterait pas qu’un médecin-expert se prononce sur le caractère naturel ou surnaturel d’un symptôme ou d’un syndrome. On lui demanderait seulement de dire qu’il n’y trouve pas d’explication. Les choses étaient peut être différentes il y a 80 ans ???
La désignation comme experts de copains dont au moins l’un d’entre eux a des liens très proches avec la patiente à expertiser risque d’induire chez ces « experts » des « biais cognitifs », qui pourraient expliquer les étrangetés du « rapport médical » que nous scrutons.
On peut, cependant, apprécier le fait que les médecins insistent sur leurs incertitudes et leurs doutes. Hélas BIEN DES PANÉGYRIQUES ULTÉRIEURS PRÉSENTERONT LEURS PROPOSITIONS COMME DES CERTITUDES. Or dans le rapport, on ne peut relever que deux affirmations conclusives cliniquement fondées :
- Ils affirment « sans contestation possible » l’absence de certains syndromes neurologiques.
- Ils affirment (mais sont un peu moins formels) la présence de « stigmates » qui consistent en des dépôts de sang sans aucune lésion cutanée sous-jacente…
Le reste est le fait de leur « certitude morale ».
Il faut noter que J.J. Antier, dit clairement qu’il abrège un long rapport, en signalant qu’il en résume certains passages.