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Entretien avec Pierre Vignon : « Marthe Robin : une fausse mystique ? »
Bonjour Claudine
Merci pour ces précisions intéressantes sur les terres. Oui, la SAFER n’existe que finalement depuis peu et c’est vrai que c’était complètement différent en 1942. Il doit y avoir eu de drôles de tractations notariales pour que les choses s’organisent ainsi.
Concernant la maladie, à savoir l’encéphalite léthargique, je suis partie du postulat affiché qui est attribué comme maladie neurologique à Marthe. Je ne vous dis pas que c’est ce qu’elle avait, mais ce qui est dit. Je n’ai pas les compétences que vous avez au niveau médical et psy pour savoir de quoi il retourne. Et contrairement à vous, je n’ai pas connu Marthe. Ce qui m’a fait me dire que c’était plausible, c’était différents indices :
- l’évolution par crises avec restitution d’un peu de mobilité et un fonctionnement normal ou quasi normal entre les crises.
- certaines manifestations dont les problèmes de mobilité évidemment, les problèmes de vue, la psychose souvent associée la maladie. Le côté déroutant et intrusif aussi. Qui va aussi amener la psychose pour certains malades.
Les photos de malades que je vous ai passées via les liens, se sont des malades plus âgés qui ont passé de très longues années avec la maladie. Sur un sujet jeune, je pense que ça se déroule autrement. Comme d’ailleurs nombre de maladies neuro-psy. Il y a des étapes de dégradation. Les fameuses périodes de vendredi saint avec les photos prises, moi me font fortement penser à ces photos de malades atteints d’encéphalite. Maintenant, je dis au visuel.
Mais on peut partir aussi du postulat de la simple psychose qui part d’un évènement traumatique qui ne peut pas être géré, comme vous l’avanciez aussi. Ce qui pourrait expliquer les proximités des manifestations que Marthe a avec sa consoeur Thérèse Neumann.
Tout est à considérer je pense dans l’enquête. Tout est important en terme d’éléments. Il me semble que chacun tire des fils intéressants. Quand j’avais trouvé différents éléments sur Guitton qui a été celui a monté la mayonnaise, j’ai vite compris mon malaise vis à vis de l’histoire de Marthe. Intuitivement, j’avais compris qu’il y avait instrumentalisation. Mais en découvrant l’histoire du formatage de Guitton, ses origines, les gens qu’il a fréquentés, ses objectifs, plus cherché un peu autour de la maladie de Marthe, j’ai vite saisi qu’il y avait vraiment quelque chose de très grave qui s’était joué. Et surtout rien de « merveilleux » ni de mystique. De Muizon a aussi fait un livre qui m’a interpellée sur certains détails et qui m’a rappelé des choses que j’ai pu entendre dans ma propre famille. Et franchement, c’était plutôt du glauque et obscurantiste que quelque chose de sain. Le fait d’avoir baigné dans un milieu dont une partie vient de la paysannerie avec tout ce que ça comporte de bonnes et mauvaises choses, fait que je suis plus alertée par certains comportements, certaines réactions, certains éléments que des personnes plus citadines. Mais vous aussi puisque nous partageons ces mêmes origines.
Je me dis souvent qu’il y aurait une histoire des femmes en milieu rural et leur rapport à la religion, à raconter pour faire mesurer socialement la violence qui s’y joue, s’y est déroulée et encore plus chez nos aînés. J’avais énormément aimé le travail de recherche qu’avait mené Elizabeth Badinter quand elle était jeune sur les différentes catégories sociales jusqu’au 19e siècle en France. L’ouvrage s’appelle l’Amour en plus (disponible en édition de poche). Et il explique bien le rapport à la rentabilité pour des questions de survie, d’absence de contraception ou presque mais aussi d’incapacité ou presque médicale. Et comment petit à petit, le lien affectif se noue dans les familles au gré des changements profonds économiques, politiques, sanitaires, de division du travail, des rôles aussi et des changements religieux. Sans pour autant que le principe de rentabilité disparaisse. Et puis il y avait de vieilles croyances dans nos milieux que se soigner, c’était un luxe qu’on ne pouvait pas se permettre. On réalise plus du tout (avec la Sécurité Sociale, merci d’ailleurs Ambroise Croizat) qu’il fallait souvent vendre une vache pour soigner une grippe, une pleurésie. Et que ça menaçait la survie de toute la famille. Donc on se contentait de soins alternatifs par les plantes, les guérisseurs, rebouteux. Que la terre était plus importante que la santé. Tout devait y être sacrifié. Chaque sou comptait. Et cette mentalité est restée très ancrée.
Alors en plus quand des notables instrumentalisent cette mentalité et la confortent, en tirent une mystique en plus, y a pas véritablement de questionnement sur le pourquoi du comment. Et puis un handicap aussi lourd que celui de Marthe, c’est une charge énorme, mentale, sociale, familiale. Et c’est une misère, une honte aussi. En faire une source de revenus, d’attraction, non seulement ça soulage d’un poids mais ça permet de changer la donne sociale. C’est un peu une revanche sur le malheur. Et ça donne aussi l’illusion de briller aux côtés des bourgeois, des notables aussi.
Ce qui explique aussi que l’instrumentalisation n’ait pas été dénoncée. Sociologiquement, ça se comprend parfaitement. Mais le mensonge, l’instrumentalisation pèsent de façon silencieuse. C’est une valise qui s’alourdit au fil du temps et qu’a très mal vécu le frère puisqu’il a fini par se donner la mort. Ce qui rajoute au drame mais qui est aussi la traduction du conflit et de la problématique grave qui se jouent en marge, en plus de la maladie de Marthe.
Enfin pour revenir à la maladie, vous connaissez l’expression « le mal a dit ». Ce que la bouche ne peut pas dire, le corps le dit (somatisation). Et en terme psycho-pathologique, on peut dire que Marthe a envoyé de sacrés signaux de détresse…
Sinon, un petit document sur l’histoire du chapelet qui bien avant sa récupération au plan religieux, était un collier de protection, d’os, de plantes, coquillages, bois que les femmes utilisaient comme amulettes, soins durant la Préhistoire mais aussi pour se parer. Et vous voyez le détournement qui en a été fait par toutes les religions par la suite. https://www.youtube.com/watch?v=uZ7sLJEcAUA Ca aussi la plupart des croyants l’ignorent. Une fois qu’on a compris ça, on comprend l’attachement dans le monde rural à cette utilisation, cette pratique qui en réalité rappelle de vieux usages ancestraux. Et puis qui masque aussi l’angoisse, le vide, la peur. Manipuler un objet qu’on égrène peut apaiser, donne une contenance, rassure. On le voit avec la contenance que peut donner la cigarette à ceux, celles qui fument. Et puis vous avez toute une imagerie aussi qui colle au chapelet : Lourdes, Fatima par exemple. Et bien sûr que cela a nourri Marthe. Donc il fallait qu’elle ait ces attributs elle aussi. Ca allait avec l’identification, la projection dans laquelle elle est entrée au plan psy. Et qui lui permettait de surnager sans doute face à une maladie particulièrement difficile et de faire abstraction aussi de l’instrumentalisation tout en la nourrissant. Tout est je pense très entremêlé. Et il y aurait beaucoup à dire…
Au plaisir d’échanger. Merci en tout cas, Claudine.