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Entretien avec Pierre Vignon : « Marthe Robin : une fausse mystique ? »
Je me doute que cette construction a laissé des traces importantes, Claudine. Déboulonner la statue du commandeur, c’est toujours compliqué. D’autant plus dans nos familles où la contestation de l’autorité masculine et encore plus de l’autorité cléricale et religieuse, c’était le crime absolu et ça le reste encore aujourd’hui. Quand on a été formaté(e), biberonnée à ce point, on a toujours une trouille pas possible de penser ce qu’on pense, d’oser formuler quelque chose qui ne soit pas de la révérence au système d’où l’on vient. Et toute la culpabilité qui va avec. C’est tout le problème des bourgeois paysans. La double révérence au système du patriarche aussi bien religieux que familial masculin. Reprenez la saga de Claude Michelet sur les paysans corréziens, ben vous avez nos familles. Le père Vialhe, c’est nos pères, grands-pères, arrières-grands-pères… Et en plus, ma mère qui m’a sorti à 15 ans de sa bibliothèque personnelle, le Code du Bonheur ou l’art d’être heureux en ménage version années 30 réactualisées années 50, éditions rurales, avec les illustrations sexistes qui vont bien comme éducation sexuelle (alors que j’avais déjà été abusée sexuellement une partie de l’enfance et que deux ans plus tard j’étais violée par mon père), autant vous dire que dans la série gratinée, j’ai eu le gratin du gratin.
Et que dans le cas d’espèce, me sortir de tout ce patrimoine réactionnaire ne fut pas une partie de rigolade. Mais j’en suis sortie certainement parce que j’étais d’une génération où la domination masculine y compris en milieu bourgeois paysan commençait à être contestée, où les femmes commençaient à s’appartenir un petit peu plus et à se vivre hors du prisme de la soumission perpétuelle, à sortir de certains tabous. Et puis j’ai rencontré les bonnes personnes aussi. Qui m’ont aidée à me poser les bonnes questions. Ca compte énormément surtout au sortir d’une famille bourgeoise paysanne incestueuse.
C’est plus compliqué pour votre génération que la mienne. Parce qu’elle était encore très formatée religieusement, socialement, scolairement. Et le clergé à votre époque de jeunesse était encore tout-puissant, incontestable et incontesté. Et encore plus en milieu agricole. Le clergé était vu comme le roi. Et vous savez que c’est pas le paysan qui a contesté la monarchie, c’est la petite bourgeoisie citadine et le monde ouvrier aussi. Chez moi, mes arrières grands-parents donnaient encore des prénoms de rois, d’empereurs à leurs enfants, avaient gardé des napoléons en or, des médaillons de rois comme des trésors vénérés, preuve de leur révérence au système monarchique et impérial. Et à un système patriarcal autoritaire absolu. Qu’ils vivaient ainsi dans le système familial mais aussi via l’éducation religieuse catho. C’était la panoplie obligatoire. Et vous retrouvez ça aussi dans les grandes familles, grande bourgeoisie et noblesse bien catho réac. C’est le même profil (ruralité en moins) et les mêmes révérences et références.
J’ai vu ça toute mon enfance, mon adolescence. Donc je comprends tout cet héritage et cette construction. Je comprends le poids social, familial, religieux, de l’époque où vous étiez jeune. Ca pèse mine de rien dans une vie et s’en défaire, c’est dur. Même quand sa famille est toxique. On a toujours envie de se raccrocher aux bons souvenirs. Se dire, mais c’était quand même bien…y avait parfois des trucs sympas et on est peut-être un peu vilaines à critiquer.
Donc vous affolez pas, je comprends bien de l’intérieur ce que vous pouvez voir et vivre et ressentir. J’y ai grandi aussi dans ce type de milieu. J’en connais toutes les qualités et il y en a, mais aussi les travers, les dérives autoritaires. Et il y en a également. Et il faut en parler. Pour pouvoir vivre libre et en cohérence avec soi. Pas le soi de façade, mais le soi profond.
Mais je ne vous apprends rien, évidemment.
Courage ! Ca va aller 😉 Vous n’êtes pas sans ressources.