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Entretien avec Pierre Vignon : « Marthe Robin : une fausse mystique ? »
Vous oubliez que Guitton était déjà le relais entre le Vatican et les groupes politiques tant de Jean de Fabrègues son mentor, que de tout un groupe d’opportunistes politiques et de hauts-clercs ultra réactionnaires, à visée théocratique et totalitaire. Et qu’il était resté malgré sa condamnation, une caution intellectuelle et religieuse et politique française. Sans doute parce qu’il n’y a pas eu réellement d’épuration après la seconde guerre mondiale et que intrigues aidant, soutien des grandes familles et du haut-clergé aidant aussi, l’homme a su rester suffisamment indispensable et servile et opportuniste pour se maintenir dans le sérail où tout reste possible. Et ainsi de pouvoir tirer les marrons du feu à sa guise.
Ce contexte particulier change grandement la situation d’avec le cas Jahenny que vous décrivez. Guitton promoteur de Marthe Robin et de la mouvance charismatique plus généralement, ne boxe pas dans la même catégorie si je puis dire. Ni en terme de médiatisation, de carnet d’adresses, ni d’entregent avec la papauté et la « bonne société » possédante.
Curieusement, après la mort de Guitton, la baudruche savamment gonflée par ce dernier se dégonfle et l’on finit par comprendre que la mayonnaise montée n’était pas si fraîche que l’on pensait et les ingrédients pas si exemplaires. Je tourne ça de façon humoristique mais c’est en réalité ce que l’on peut observer. Tant que Guitton a été vivant, tout continuait à peu près de fonctionner, malgré les dérives des fils spirituels de Marthe, issus du Renouveau Charismatique. Parce qu’il y avait une fascination pour l’homme de par son titre d’académicien, d’intellectuel, de bourgeois de grande famille. Il possédait tout ce qui pouvait séduire et illusionner aussi bien des gens modestes que des hauts-clercs.
Guitton mort, les langues se délient et des réalités bien différentes de la vitrine se font jour peu à peu. Les victimes de certaines communautés enquêtent pour comprendre si le dessous des cartes qui les concerne ne concerne pas d’autres affaires, et finissent par découvrir le pot aux roses. Et qui ne sent ni la rose ni le lilas, bien entendu ! Mais plutôt le marigot opportuniste et abusif habituel. Et qui a surfé politiquement et religieusement sur tout ce qui pouvait le positionner le plus avantageusement possible sur l’échiquier.
Pour moi (et ça n’engage bien sûr que moi), il y a, au regard de ce que j’ai appris des liens de certains clercs et politiques tournant autour de Marthe, instrumentalisation complète d’une femme atteinte d’encéphalite léthargique, maladie neurologique qu’on a pas su soigner ni réellement comprendre avant très longtemps. Les travaux médicaux réellement éclairants sur le sujet sont tout récents et maintenant, l’on sait réellement d’où et comment est arrivée cette terrible maladie qui provoquait dans ses manifestations les plus graves une psychose, ce qui je semblerait être, au regard des symptômes et pathologies, le cas de Marthe.
Malheureusement, l’état de faiblesse conjugué à une situation familiale modeste, pas en capacité de gérer une telle maladie sans s’endetter plus que de raison, a fait que, utiliser le discours mystique de Marthe à des fins politiques et religieuses (en échange d’une prise en charge à minima pour la survie de la malade) devenait, pour les aigrefins, l’occasion de légitimer leurs ambitions via une sorte de « sainte caution ». Et l’on a vu à quel point au fil des décennies, les opportunistes ont défilé pour se faire adouber ainsi que leurs projets d’emprise sectaire…Et c’était pour Marthe, un moyen de survie (physique et psychique), de se croire utile et de ne pas rester à charge pour sa famille tout en gérant plus facilement son handicap. Le fait d’exister au travers de sa pathologie, l’aidait sans doute à ne pas sombrer à certains moments, quand les phases douloureuses devenaient particulièrement insupportables. Et l’entourage politico-religieux en a largement profité, évidemment. Et n’a cessé de rentabilisé, magnifié la douleur. Comme d’ailleurs l’ont toujours fait les intégristes et les manipulateurs.
L’avantage était qu’un projet similaire avait déjà eu lieu en Allemagne, avec le même genre de groupe opportuniste politico-religieux autour : Thérèse Neumann.
Gros souci : la pauvre Thérèse au cours d’un séjour long en centre hospitalier est déclarée psychotique avérée par le milieu médical (et les médecins ajoutent que sa simulation à certains moments, fait partie de la psychose).
Il était donc hors de question de commettre pareille erreur avec Marthe Robin. Hospitalisation qui aurait sans doute amené les mêmes conclusions médicales et la destruction des espérances et des ambitions internationales et vaticanes de ses « bienfaiteurs ». C’est pourquoi elle ne fut examinée qu’à domicile et seulement par quelques médecins complaisants et ralliés voire acquis au groupe politico-religieux qui l’entourait. Et qu’elle n’a pas été observée en milieu hospitalier, où très certainement les conclusions auraient été les mêmes que pour sa consoeur allemande. Sans pour autant que les deux femmes présentent du tout à la base, le même problème de santé, la même pathologie.
C’est une période historique (années 20-30) où beaucoup de pathologies graves psychiatriques aussi bien comme symptômes associés à une maladie ou problème neurologique, que psychoses sont mal connues, nommées de façon très brouillonne comme hystéries, terme fourre-tout qui en réalité ne voulait pas dire grand-chose en terme psy. Et qui pouvait englober aussi bien des personnes internées pour psychose réelle, qu’être attribuées pour briser, isoler et rééduquer des personnes pas assez soumises au plan conjugal, social, etc, etc (c’était encore la période du droit de correction conjugal et paternel qui permettait tous les abus et les dérives).
Il était donc durant cette période, qui s’étendra facilement jusqu’aux années 1960-70, aisé d’instrumentaliser des personnes de condition modeste, en situation de détresse profonde (physique et mentale) et de délire mystique pour légitimer des tas de projets politico-religieux à visée totalitaire. C’était pain béni pour certains opportunistes, même s’il y avait quand même l’entretien de la personne instrumentalisée à assurer. Les bénéfices étaient suffisamment attractifs pour contrebalancer l’investissement et le suivi minimal de la prise en charge. Je dis minimal car si véritablement le souci avait été le confort de la malade, peut-être l’entourage lui aurait permis de profiter un peu de la L-Dopa testée dans les années 60 sur des encéphalites léthargiques et qui provoquait un véritable réveil et mieux-être au moins quelques années pour les patients. Mais ce ne fut pas le cas. Le service minimum était de rigueur. L’objectif principal tout autre.
Aujourd’hui, avec le recul que l’on a, les informations auxquelles nous avons accès avec internet via la numérisation de données scientifiques, historiques et politiques pointues, il est beaucoup plus facile de détecter ce qui durant très longtemps, pouvait passer pour crédible tant que certaines associations, certaines maladies n’avaient pas livré leur fonctionnement, leurs origines et leurs objectifs.
Ce qui permet de relativiser un grand nombre de phénomènes soit disant mystiques et surnaturels, pour comprendre qu’en réalité, il s’agissait de tout autre chose. Et que l’arrière-cour la plupart du temps, était beaucoup plus rationnelle, sordide et opportuniste que sainte. Ce qui pour des religions institutionnelles est clairement embarrassant puisque cela dessert en grande partie dogmes et commerces. Ce qui rapportait avant beaucoup financièrement mais aussi en « vocations religieuses », ne prend plus en terme de croyances et ruine le commerce spirituel. Et c’est un problème financier majeur quand se surajoutent des crimes cléricaux, des dérives sectaires. C’est la crédibilité entière de l’institution qui vacille.
Mais c’est sûr que le surgissement d’une réalité pathologique pure assortie d’un opportunisme politico-religieux peut constituer un choc pour certaines personnes, dans la mesure où elles ont misé (de par un conditionnement éducatif la plupart du temps) sur le merveilleux et où leurs croyances s’alimentent énormément à ce type de source. Si la foi en Dieu n’est basée que sur du merveilleux, la réalité matérielle et opportuniste, loin de la vitrine présentée, devient très dure à admettre.
Concernant de Meester, il joue la carte du clergé. Qui n’ira pas mettre son nez dans les petits arrangements entre clergé ultra réactionnaire et contre-révolutionnaire, et politiques de droite dure et d’extrême droite. Car ces personnes alimentent la vocation religieuse de bien des hauts clercs. Ce serait fonctionner contre son camp, contre sa caste, contre ses intérêts.
Il est donc plus facile d’ajuster la focale sur Marthe elle-même, en faisant complètement abstraction de la maladie neurologique et psychiatrique qu’elle a, pour reporter sur elle l’escroquerie, le mensonge, la mise en scène, qui ne relèvent en réalité pas d’elle mais bien de l’entourage qui la manageait. Il a certes raison sur le fait que l’entreprise est une escroquerie. Et on peut lui reconnaître qu’il était animé du désir de dire clairement qu’il n’y avait pas de mystique pour ne pas se commettre dans un mensonge avant de passer de vie à trépas. Mais il n’a pas ciblé les responsables réels de la dite escroquerie. Pour ménager l’institution dont il faisait partie et à qui il avait consacré sa vie d’adulte. Et peut-être aussi un groupe politique dont il était proche.
Pierre Vignon était enfant face à Marthe ; et lui se place de façon affective et idéaliste, admirative, ce qui est bien légitime. Sa parole est donc celle de la dévotion quasi filiale. Ce qu’en psy on appelle les fidélités familiales. Difficile dans le cas d’espèce d’entrer en critique, à moins d’avoir été complètement trahi et bafoué par ses plus chères affections. Et puis il est clerc aussi. Pourquoi irait-il désigner l’entourage politico-religieux de Marthe comme responsables d’escroquerie ? Cet entourage qui l’a reçu, qui a sans doute favorisé et aidé son oncle à différentes reprises, entourage dont il ne voyait que la vitrine et dont il n’avait sûrement pas du tout mesuré ni l’opportunisme ni les sombres projets ? Ce serait comme admettre que l’enfant qu’il était, a été aussi trahi et que le clerc qu’il est devenu a été aussi trahi au travers de Marthe. Et ça ce serait très violent et douloureux à vivre, à encaisser. Mieux vaut donc recréer une image positive et idéaliste à partir d’un regard affectif, familial. Ce que je comprends tout à fait humainement parlant, même si ça ne sert pas la réalité mais plutôt le discours manipulateur de l’entourage politico-religieux qui a abusé et instrumentalisé Marthe.
Donc non, les deux livres ne sont pas du tout ancrés dans le même terreau. Mais il y a du déni chez les deux. L’un parce qu’il y a une gêne profonde à établir la responsabilité de collègues et peut-être amis clercs et politiques en terme d’escroquerie spirituelle, donc de Meester retourne la faute sur Marthe elle-même (c’est la solution de facilité et c’est tellement commode d’accabler une personne aussi malade et en situation de faiblesse). Et de l’autre, au nom de l’affection, il n’y a pas moyen de penser la situation comme une énorme manipulation politico-religieuse, parce que ça abîmerait trop l’image idéale que Pierre a gardée de Marthe.
Là où l’on peut en vouloir à de Meester, c’est de charger Marthe comme si elle était une personne avec toutes ses facultés et pas affectée plus que ça par l’encéphalite léthargique. Or, si l’on se documente sur la maladie, Marthe avec le type de pathologie qu’elle avait, ne peut pas être tenue pour responsable ni stratège. C’est non seulement misérable de la charger ainsi mais absurde. Car sa maladie, sa situation familiale, sa bigoterie faisaient d’elle une proie extrêmement tentante et facile pour des manipulateurs et des ambitieux. Et elle ne pouvait pas de par la maladie, être dans le type de stratégie que décrit de Meester. Par contre, son entourage clérico-politique, si. Ils avaient la culture, les ambitions, les comportements, les projets et des intérêts majeurs stratégiques à agir de cette façon.
Et là où l’on peut être un peu triste vis à vis de Pierre (sans pour autant lui en vouloir), c’est qu’il a été assez clairvoyant par le passé pour dénoncer certains hauts-clercs ayant protégé d’autres clercs criminels, mais qu’il ne peut pas dénoncer une emprise et un abus de faiblesse dès lors que ce type d’abus et d’emprise touche une personne qu’il a aimée quand il était enfant.
Mais, en même temps, son attitude montre des limites que nous avons tous. A différents degrés. Ca fait partie de notre humanité. Le souci, c’est que son discours participe encore une fois à entretenir une légende mystique qui ne tient pas si l’on connaît les objectifs politico-religieux de Guitton et consorts et qu’on a un peu lu sur l’encéphalite léthargique lorsqu’elle débouche sur une psychose.
Et qui au final ne changera absolument rien au jugement du Vatican sur le sujet. Le Vatican raisonne non sur des faits tangibles, scientifiques mais sur un fonds de commerce. Sur un rapport de rentabilité à différents niveaux. Si ce rapport établit une possibilité de rente financière suffisante, de culte, de valorisation de tel ou tel clan ou au contraire pour éviter une mise en cause criminelle, la béatification, la sanctification se fera.
Si l’on devait attendre de l’institution vaticane d’avouer l’escroquerie monumentale et abusive constituée par le commerce des reliques durant des siècles, on pourrait attendre indéfiniment. Alors admettre que la création de mystiques, de saints, fait partie comme le reste, d’un bon moyen de gagner de l’argent en réenchantant le culte et en l’orientant, c’est même pas envisageable. Même si c’est la réalité. Parce que ça détruit le fonds de commerce.
Ce serait comme un bonimenteur de foire qui avouerait que son produit phare qui lui rapporte 50% de son chiffre d’affaires est pure charlatanerie. Jamais on ne verra ça. Et vous aurez toujours des gens qui préfèreront croire les bonimenteurs. Parce que ça les rassure plus que la réalité. C’est humain. Le souci, c’est quand la manipulation, l’escroquerie crée un vrai préjudice. Et le problème que pose la légende mystique de Marthe, c’est qu’elle en a été la première victime, tout en étant la première bénéficiaire. Et qu’elle a participé à tromper, sans en avoir du tout conscience, des milliers de personnes. Qui eux-mêmes ont abusé et manipulé des milliers de croyants sincères.
Même chose pour Thérèse Neumann, Padre Pio, Anne-Catherine Emmerich et beaucoup d’autres affligés de pathologies graves et dont l’institution a fait des légendes mystiques en utilisant la maladie, l’état de faiblesse, les symptômes déroutants et inexplicables autrefois, ainsi que la crédulité, l’ignorance et le besoin de merveilleux des croyants. Avec un certain cynisme et opportunisme mais aussi prudence puisque l’institution se garde bien de dire que le croyant qui ne croit pas à ces « saints » n’est plus croyant. Mais au contraire, reste croyant et que ces saints et leurs œuvres ne sont pas des dogmes. Ce qui est très astucieux d’ailleurs de la part du Vatican. Et évite à l’institution des procès pour charlatanisme. Pagnol aurait parlé de mensonge de finesse. Et c’est tout à fait ça.
Maintenant, encore une fois, ce que je dis n’est que mon avis personnel sur le sujet au regard de différentes lectures. Je n’en fais absolument pas une vérité. Mais c’est ce qui me parait le plus plausible compte tenu de ce que j’ai appris tant sur Guitton que sur le contexte politico-religieux et les objectifs de l’époque pour certains groupuscules dans certaines régions, la maladie déroutante et terrible de Marthe. A chacun de voir midi à sa porte.