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Entretien avec Pierre Vignon : « Marthe Robin : une fausse mystique ? »

Le lundi 5 avril 2021

La nature réelle de la maladie de Marthe est problématique. Cf. cet avis d’un ancien psychiatre (catholique traditionaliste) le Dr Ph de Labriolle : "Le dossier médical reste désespérant. […] Une « encéphalite de Von Economo », à effet léthargique sur les années 1919/1921 est concevable, à défaut d’avoir été diagnostiquée à l’époque. Cette pathologie probablement virale, contemporaine de la grippe espagnole, est une « maladie du sommeil » occidentale […] L’encéphalite tue le patient dans un tiers des cas, guérit sans suite pour un autre tiers, et se chronicise sur un mode parkinsonien pour les autres. Cette dernière issue ne concernant pas Marthe, place est faite désormais pour l’indécidable." L’indécidable aurait pu être levé par un examen médical digne de ce nom, qui aurait pu conclure à une absence de paralysie au plan physique et donc à un syndrome de conversion expliquant la paralysie "intermittente". Diagnostic qui n’est d’ailleurs pas si simple à objectiver selon cette étude médicale Cf. Muizon (2011) : "J’ai appris que les premiers experts contactés dans le cadre de l’enquête diocésaine ouverte le 2 février 1988 et qui dura huit ans conclurent qu’une pathologie psychique pouvait expliquer les états qualifiés de mystiques. Une contre-expertise fut diligentée qui écarta cette éventualité. Les médecins sont divisés et ce n’est pas une surprise. C’est généralement le cas dans ce type d’affaire. Un diagnostic est cependant disponible aujourd’hui. Il relève des travaux du docteur Gonzague Mottet qui a réalisé à la Faculté de médecine de Marseille sa thèse de doctorat en psychiatrie sur Marthe Robin. Sa conclusion est sans ambiguïté : Marthe serait atteinte d’une « pathologie de type hystérique » qui n’exclut pas « la sincérité du sentiment religieux »." Gonzague Mottet est par ailleurs croyant, on peu l’écouter dans l’émission "Mystères" de 1992 avec J. Guitton et le Dr Assailly (à partir de 37:50 sur Dailymotion). Dommage que le présentateur (totalement partisan) lui laisse aussi peu la parole, car je crois que G. Mottet a parfaitement raison de situer les troubles de Marthe Robin à un autre niveau que celui du simple tableau clinique conventionnel de l’hystérie (mythomanie, simulation…) dans une perspective qu’il qualifie de « psycho-dynamique » sans avoir l’occasion d’expliquer ce qu’il entend par là.

Certes il n’a jamais rencontré Marthe Robin (+1981) et on objectera que Marthe est décrite comme quelqu’un de parfaitement équilibrée par les témoins. J’ai eu l’occasion d’en discuter avec un psychiatre qui m’a dit qu’il n’y avait pas là de contradiction : une personne névrosée peut paraître parfaitement équilibrée aux yeux de son entourage (et l’être en réalité) pour autant qu’elle trouve un exutoire à son angoisse : pour Marthe Robin, les « passions » théâtralisées sur un mode hystérique. Le reste du temps la personne est tout à fait dans son bon sens. Même si on écarte la dimension surnaturelle (que personnellement je n’écarte pas) il y a ce génie propre à Marthe d’avoir mis en relation des dizaines de milliers de personnes qui venaient la voir. Je dis bien « mettre en relation » car sa mémoire vraisemblablement hors du commun lui permettait de dire à l’un ce que l’autre lui avait dit (elle était ainsi capable d’impressionner théologiens et philosophes), de faire profiter les uns de l’expérience des autres (doublée de sa compréhension propre) tout cela multiplié par autant de rencontres débouchant sur une gigantesque communication des esprits, et même j’ose le dire, une « communion des saints » même si parmi les 100 000 se sont trouvés quelques boucs qui ont fait des dégâts considérables.

Sur l’analyse que vous suggérez Françoise (je résume : Jean Guitton, Maréchal nous voilà, cathos réacs se ralliant au concile en adoptant Marthe Robin comme mascotte pour leur petite entreprise qui ne connaît pas la crise) on peut certes appliquer une grille de lecture politique qui est totalement opérante pour une Marie-Julie Jahenny (1850-1941), la « stigmatisée » de Blain (près de chez moi en Loire-Atlantique) au lieu-dit « La Fraudais » (ça ne s’invente pas !) agrégeant un petit milieu monarchiste et exalté dans le refus du ralliement de Léon XIII et l’attente du couronnement d’Henri V, puis la venue du « Grand Monarque ». Sauf que, pour le coup, cette supercherie n’a guère rencontré d’écho au-delà de ce petit milieu et n’a jamais trompé grand monde dans l’Église à la différence de Marthe Robin. Et Marie-Julie n’a jamais rencontré 100 000 personnes… Cette lecture ne me paraît pas totalement pertinente pour Marthe, même si elle a sa part de vérité. Il y a pour moi un mystère Marthe Robin qui dépasse de loin les clivages faciles entre les « anti » qui crient aux faussaires et les tenants de la légende dorée qui se mystifient eux-mêmes. Je n’avance pour ma part rien de certain, je pense simplement que ce que dit le P. Vignon n’est pas forcément inconciliable avec la thèse de Conrad De Meester.

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