« Silences dans l’Eglise, par action et par omission » d’Anne Mardon

Samedi 14 novembre 2020

Vous trouverez ci-dessous une excellente recension par René Poujol du livre d’Anne Mardon paru le mois dernier aux éditions L’Harmattan : « Silence dans l’Eglise, par action et par omission ».

Dérives dans l’Eglise : silence sur les silences !

Par René Poujol. Source : Cath’lib

En revenant sur le récit de sa vie, Anne Mardon tente de conjurer la non réception de son témoignage de victime.

Il y a un an, paraissait le livre d’Anne Mardon : Quand l’Eglise détruit [1] dont j’ai rendu compte sur ce blog. Evoquant ses années passées au sein des Fraternités monastiques de Jérusalem, pour l’essentiel dans la décennie quatre-vingt, l’auteure y mettait directement en cause son fondateur le père Pierre-Marie Delfieux, non pour des faits d’abus sexuels mais de conscience et de pouvoir. Cette publication allait provoquer, comme souvent dans ce type d’affaires : un démenti scandalisé des proches du fondateur, une décision de la Communauté de lancer un « appel à témoignage » et, semble-t-il, la saisie de la Commission indépendante créée par les évêques (Ciase) par d’autres « victimes » des mêmes Fraternités. Or voici que l’auteure récidive avec la publication d’un nouvel ouvrage [2]. S’il porte sur les silences qui ont entouré ce qu’elle a vécu comme une « descente aux enfers », on peut le lire surtout comme une tentative pour briser l’ultime silence : celui qui a entouré la parution du premier livre et étouffé sa parole de victime.

Pour un journaliste-blogueur qui, comme moi, a choisi de faire de la lutte contre la pédocriminalité et les dérives sectaires dans l’Eglise, un de ses combats, il ne fait aucun doute que le Président de la Ciase, Jean-Marc Sauvé, est dans le vrai, lorsqu’il rappelle qu’il convient « d’écouter les victimes avant de théoriser ». Ecouter et donc lire celles et ceux qui voient dans l’écriture une forme de thérapie, face à la souffrance. J’ai donc lu. L’ouvrage qu’Anne Mardon vient de publier est plus modeste, dans sa pagination, que le précédent. Il reprend, pour l’essentiel, le récit d’une vie bouleversée par une conversion un rien « précipitée » à l’âge adulte, un séjour dans un lieu d’études et d’accueil tenu par les pères jésuites qui se soldera pour elle par une grossesse non désirée, un avortement et une forme d’abandon, puis sa fréquentation des Fraternités monastiques de Jérusalem où sa quête spirituelle sera interprétée, faussement, comme une vocation monastique, nourrissant une relation destructrice avec son fondateur.

Le triple silence de l’institution, des Fraternités… et de l’auteure !

Dans ce second récit, la nouveauté vient de la tentative, réussie, de l’auteure d’analyser ce qui lui est arrivé à travers un triple silence. D’abord le silence de l’institution ecclésiale qui, à aucun moment de son parcours, ne l’a protégée alors que dans sa fragilité et sa quête elle faisait confiance à l’Eglise. Silence de l’institution à l’égard du père Thomas Philippe, aumônier de l’Arche, qui la baptise sans réelle préparation ; silence des pères Jésuites sur sa liaison avec l’un d’entre eux dont elle tombe enceinte avant de se voir proposer l’avortement ; silence du diocèse de Paris sur la face obscure des Fraternités monastiques. Elle écrit : « Je me suis souvent interrogée sur le fait que, chaque fois que je m’étais confiée aux représentants de l’Eglise, ces derniers n’avaient pas eu l’air surpris par mon récit (…) Et puis j’ai découvert que les scandales que je leur livrais existaient depuis des décennies, au moins au sein des communautés nouvelles, et qu’ils savaient. »

Le deuxième silence est celui qui règne au sein des Fraternités elles-mêmes. Les foules priantes de Saint-Gervais, fidélisées par cette même liturgie qui a opéré sur Anne Mardon comme un aimant spirituel, confortent la hiérarchie catholique dans le sentiment qu’il y a là l’expression d’un renouveau salvateur pour l’Eglise. Qui vaut sans doute qu’on ferme les yeux sur l’envers du décor. Je sais, pour avoir longuement échangé, il y a un an, avec un ami des Fraternités, proche de leur fondateur, qu’un soupçon de « mensonge » pèse sur certaines allégations de l’auteure lorsqu’elle évoque la vie interne à la communauté. Mais, outre le fait que des témoignages à ce jour confidentiels vont dans le même sens [3], il est des faits publics vérifiables, qui corroborent ses dires. [4] Ce qui rend crédible sa dénonciation du silence interne aux fraternités. Dès lors que les choses n’étaient pas dites – et elles ne l’étaient pas – (départs de frères et de sœurs, suicide, dépressions…) elles n’existaient pas.

Le plus nouveau, au regard du récit précédent de 2019, est sans doute le travail engagé sur elle-même par Anne Mardon pour tenter de comprendre les raisons de son propre silence. Car enfin, rien a-priori, ne l’empêchait de partir, de parler et d’écrire, ce qu’elle ne fera que tardivement. Après la mort de sa mère puis du père Pierre-Marie Delfieux qui représentent les deux « dépendances » psychologiques de son existence. « Si les victimes) parlent, on les accuse de faire œuvre de destruction. Si elles ne parlent pas on leur reproche plus tard de n’avoir pas parlé (…) Et quoi qu’il en soit les victimes ont tort d’être victimes : elles avaient qu’à ne pas se laisser abuser, en admettant, bien sûr, qu’elles ne mentent pas, tout simplement. »

Un quatrième silence : celui qui a entouré la sortie du livre.

Ce travail de vérité sur ce qui lui est arrivé, nécessaire pour se reconstruire, est également d’un apport précieux pour ceux qui, à l’extérieur, tentent de comprendre pour mieux prévenir. Dans sa préface à l’ouvrage, Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions, qui a longuement rencontré l’auteure écrit ceci : « grâce à ses réactions très franches, j’en ai plus appris et compris sur les victimes d’abus et leur combat qu’à travers toutes mes lectures antérieures et mon savoir historique et sociologique sur la nature et les causes des dérives sectaires. »

Mais la clé essentielle de ce nouveau livre me semble être ailleurs. Non dans le décryptage du silence initial de l’institution ecclésiale, des Fraternités monastiques de Jérusalem ou de l’auteure elle-même qui ont rendu possible ce qui lui est arrivé et l’a détruite, mais dans la dénonciation d’un quatrième silence, ultérieur : celui qui a entouré la parution de son premier livre et donc de son témoignage. Non seulement elle n’a aucun « retour » de la part des évêques, y compris de la commission en charge des dérives sectaires, mais lorsqu’à sa demande, elle est reçue à l’archevêché de Paris c’est pour découvrir que nul n’a lu son livre et pour s’entendre dire par un vicaire général : « Mais madame, l’Eglise n’existe pas. Ce sont les communautés qui existent et c’est à elles que vous devez vous adresser. » Ce qui, dans le livre, lui arrache ce cri : « L’Eglise qui avait fait voler ma vie en éclats n’existait pas. » Seuls, dit-elle, sœur Véronique Margron, Présidente de la Corref [5] et le responsable des Jésuites rencontré l’ont réellement écoutée et soutenue dans son désir d’expression et de vérité.

Que vaut pour sa propre guérison, la parole d’une victime si elle n’est pas reçue ?

Silence, on le devine, du côté des Fraternités où personne ne prend contact avec elle. Silence embarrassé des médias chrétiens qui se gardent bien de lui donner la parole. La Vie et la Croix se contentant, pour l’un, de recueillir les réactions du prieur général Jean-Christophe Calmon, pour l’autre de rendre compte du livre en annonçant le lancement d’un « appel à témoins » à l’initiative des Fraternités. Silence, tout autant, des médias généralistes non confessionnels qui n’on rien à faire d’une affaire de dérives dans l’Eglise dès lors qu’elle n’a pas de dimension sexuelle.

Or que vaut, pour sa propre guérison, la parole d’une victime si elle n’est ni écoutée, ni entendue ? Et pour une victime qui prend le risque du passage à l’écriture, parce qu’elle en a la force et la compétence, combien qui se murent dans une autre forme de silence ? Peut-être la commission Sauvé est-elle à ce jour le seul « lieu », certes privé mais officiel, où la parole est reçue. A la demande même des instances de la CEF. Ce qui ne présage rien de la manière dont ses propres conclusions – sa propre parole – seront « reçues » à l’automne 2021, par la hiérarchie, les fidèles et l’opinion. Le livre Silences dans l’Eglise vaudra-t-il à Anne Mardon, plus d’écoute bienveillante et au besoin critique, que son précédent ouvrage ?

[1Anne Mardon, Quand l’Eglise détruit. Ed. L’Harmattan 2019, 266 p. 22 €

[2Anne Mardon, Silences dans l’Eglise, par action et par omission. Ed. L’Harmattan, 136 p., 15 €

[3On attend toujours que les Fraternités communiquent sur les résultats de leur « appel à témoignages »

[4Comme la demande de dissolution engagée en 1983 par les sœurs, sept ans seulement après leur fondation, demande acceptée par le cardinal Lustiger accompagnée d’une interdiction, non respectée, de refonder un ordre féminin.

[5Corref : Conférence des religieux et religieuses de France.

Voir en ligne : https://www.renepoujol.fr/derives-d...

Vos réactions

  • bonjour. Toujours sur les fraternités de Jérusalem… un beau livre plein de délicatesse et de mesure tout en décrivant le fonctionnement malsaine de l’autorité et ces conséquences sur les personnes. J’ai vécu avec l’auteur au sein de la même fraternités de Jérusalem.Nous avons eu les mêmes prieures. Je soussigne tout ce qu’elle a dit.

  • Bonsoir, J’ai commencé à lire le temoignage de Anne. Je suis extrêmement gênée par la légèreté avec laquelle elle est entrée dans l’Eglise, a commencé àcommunier sans demander ce que cela signifiait, l’affirmation du plaisir qu’elle en a éprouvé et avec lequel elle exprime être toujours en accord. Il y a, là, un état d’esprit dévoyé, qui a entraîné son aveuglement pour toute la suite. Tout ne se passe pas bien l’Eglise, qui a d’énormes difficultés à accompagner les fidèles. Mais, la base, l’origine, le début, c’est l’écoute obéissante. On ne rentre pas chez quelqu’un sans lui demander d’être invité. Vous me faites penser à l’acte d’Eve qui a entraîné Adam …

    • Bonjour Félix, Je n’ai pas trop le temps en ce moment de relire l’intégralité des Évangiles, pourriez- vous me rappeler où Jésus nous demande une écoute obéissante ? Je suis d’accord avec vous, cette Eve est la source de tous nos malheurs ! Heureusement que Jésus ne s’en est pas encombré. Pour un peu, il aurait lui aussi croqué la pomme. Merci encore pour votre éclairage et votre empathie !

      • Bonjour Gérard, merci de votre réponse à Felix. J’aimerais préciser néanmoins que Jésus semble bien s’être encombré de cette Eve. Car, contrairement aux usages de l’Eglise « qui a d’énormes difficultés à accompagner les fidèles » et à laquelle Il doit « une écoute obéissante », Il semble de ne pas avoir respecté les règles et d’avoir donné à Anne la foi avant le catéchisme. A Sa défense (et heureusement !), Felix a bien repéré la racine de tout mal : c’est Anne qui s’est permit de ressentir du plaisir à communier. Peut-on rester de marbre face à « un état d’esprit dévoyé, qui a entraîné son aveuglement pour toute la suite » ? Aucune sainte canonisée n’a jamais ressenti du plaisir à communier ! En contemplant ce que Anne a osé ressentir (et de l’avouer, qui plus est !) - que Dieu est son Père et qu’Il l’aime (!!!) - qui pourrait encore tenir rigueur aux prêtres qui font ce qu’ils peuvent, les pauvres, pour faire comprendre que Jésus c’est eux, que la volonté de Dieu passe par leurs décisions, que Ses décrets passent par la parole de leur bouche, que Son Amour passe par le toucher de leurs mains ?… On en vient à regretter que la congrégation pour la doctrine de la foi n’est plus ce qu’elle était, car, à l’époque où elle s’appelait « l’Inquisition », elle savait ce qu’il convenait à faire à des femmes qui dérangent. Regardez Jeanne d’Arc, qui s’est permit de revêtir les habits d’homme et de se faire passer pour un chef de guerre, alors que « la base, l’origine, le début, c’est l’écoute obéissante ». Cette Jeanne d’Arc qui devait, comme la Vierge Marie qui filait en silence et ne regardait jamais par la fenêtre, rester à la maison, humble et docile ! Comment elle a terminé son chemin de désobéissance ? CQFD. Il ne faut jamais oublier : si on veut éviter le destin de Jeanne d’Arc, il faut obéir aux hommes plutôt qu’à Dieu.

    • Bonjour Félix,

      Je suis bien heureuse d’apprendre aujourd’hui que la source de mes malheurs dans l’Eglise est mon « état d’esprit dévoyé ». Et que l’écoute obéissante m’aurait sauvée. Que ne vous ai-je rencontré alors ! Probablement ne m’avez-vous pas très bien lue. (Au fait, je n’ai pas parlé de « plaisir » lors de la communion. C’était d’un autre ordre).

      L’écoute obéissante… Le P. Thomas Philippe, grand abuseur devant l’Eternel (couvert alors par la hiérarchie), m’a baptisée 4 mois après ma découverte de Dieu, et sans catéchèse, personne ne s’étant donné la peine de m’initier, ce qui est fort dommage car cela m’aurait évité beaucoup d’ennuis par la suite. J’ai eu beau lui dire que je ne croyais pas en la résurrection ni que Jésus soit fils de Dieu, bof !… aucune importance, j’aurais aussi bien pu objecter que pour moi Mahomet était le dernier des prophètes. Lui, il savait.

      Puis, le P. Pierre-Marie Delfieux, à Jérusalem, m’ayant affirmé que de toute évidence ma vocation était monastique, et que ç’aurait été une grande infidélité à Dieu de ne pas répondre à son appel, je me suis stupidement retrouvée sous un habit, ceci ne correspondant en rien à ce que ma conscience personnelle me soufflait. Mais lui aussi savait.

      A combien de désordres peut conduire le manque d’écoute obéissante, tout de même !

      Aujourd’hui c’est à ma propre conscience que j’obéis, pour l’instant cela fait nettement moins de dégâts. A moins que, en tant que malchanceuse fille d’Eve, je n’ai pas de conscience ou que celle-ci soit pervertie. Je pense que Dieu ne m’aurait jamais touchée au cœur si je m’étais fait de la foi la représentation que vous m’en donnez. Heureusement, c’est la liberté promise par le Christ qui m’importe et vers laquelle je ne peux m’empêcher de tendre, maintenant que je suis sortie des chaînes que l’on m’a imposées dans l’Eglise.

    • Bonjour, Devant une telle réponse, il y a deux solutions : ou bien , on se tait une fois de plus, ou bien par amour pour cette Eglise que l’on aime, on réagit…… Le phénomènes des abus et emprises psychologiques du à un voeu d’obéissance mal orienté a fait et fait toujours des centaines(et je pèse mes mots), donc svp, respect à ces personnes qui, appelée, ont donné leur vie au Christ et ont été malmené par les propres Serviteurs de cette Eglise.

  • Oui, il faut rappeler constamment que tous ces silences des autorités religieuses et ecclésiales devant des faits objectivement scandaleux sont une honte.

    On dirait que ces autorités n’ont aucun sens moral ni aucun sens de leurs responsabilités envers ceux dont elles ont accepté la charge, surtout les plus faibles et les plus vulnérables. Ce qui est très étonnant pour tout citoyen qui, dans le cadre civil ou professionnel, a toujours- et c’est normal- des comptes à rendre, et ce d’autant plus qu’il se trouve dans un poste de responsabilité…

    Ceci est encore plus étonnant quand il s’agit d’autorités censées enseigner et logiquement donner l’exemple de la plus haute morale et de la plus haute spiritualité. Ces soit disant responsables se comportent donc comme une mafia au dessus des lois communes, fonctionnant en totale impunité, sauf lorsque les autorités civiles s’en mêlent et que les témoignages les forcent à réagir, le plus mollement possible d’ailleurs. Comme d’innombrables témoignages, et celui- ci aussi ne fait pas exception à la règle, le montrent.

    Concernant les victimes, il est évident, même si cela peut sembler au 1 er abord incompréhensible pour ceux qui voient ces abus de l’extérieur, qu’elles ne seraient pas devenues victimes si elles n’avaient pas cru se trouver dans un milieu dans lequel a priori elles pouvaient être en totale confiance et laisser tomber les défenses qu’elles auraient naturellement eues ailleurs.

    Il y avait une sorte de contrat implicite : je m’engage à ne pas vouloir du mal à autrui en exerçant menaces, persuasion, séduction et tout moyen qui peut exister plus ou moins légitimement dans le « monde « pour dominer autrui ou s’en servir pour ses propres interets. Et, en contre partie, j’ai totale confiance que ces mêmes moyens auxquels j’ai renoncé, ne seront pas utilisés contre moi et que l’on ne pourra me vouloir que du bien.

    Et voilà que se produit l’exact contraire de cette « promesse « sous jacente. La victime, s’est « désarmée « de bonne foi ( a moins qu’étant trop jeune et sans expérience de la vie, elle ne se soit jamais « armée « ) et non seulement cette bonne foi ne lui est pas comptée comme mérite mais en plus elle se retourne contre elle.

    D’où le choc et la sidération qui s’en suivent. La victime ne sait plus où elle en est, elle se demande si elle a bien compris ce qui se passe, si elle n’est pas coupable aussi, un peu comme dans un inceste ou dans le cas d’enfants maltraités. Car un parent n’est pas censé non plus faire du mal à son enfant.

    Et, comme ces enfants victimes d’inceste ou de maltraitances diverses, la victime se trouve enfermée, et parfois pendant très longtemps, dans le silence ; silence d’autant plus difficile à rompre que l’abuseur, jouissant parfois d’un grand prestige, offrant un tout autre visage à l’extérieur, elle sait qu’elle ne sera pas crue. Et il arrive que l’abuseur a si bien réussi à tromper sa conscience et la conscience d’autrui qu’il est parvenu à se persuader et à persuader sa victime qu’il lui veut et lui fait en réalité du bien.

    Le piège du silence est total alors. Et il faudra longtemps, comme l’explique le livre, pour en sortir.

    • Réponse à Marie-Christine 4 janvier 2021 18:49, par Jean-Louis Schlegel

      Merci MC : c’est, comme toujours, clair et vif, et suggestif. Néanmoins, il est essentiel à mon avis d’ajouter, comme vous le faites, que tous ces abus sont « encore plus étonnants » quand il s’agit des autorités de l’Eglise, qui prétendent défendre les faibles et les vulnérables. Car l’Eglise n’est pas la seule institution défaillante : les grandes institutions publiques aussi (Ecole, Armée, Police, administration, partis, syndicats…) et les grandes ou moins grandes entreprises privées aussi tentent autant que faire se peut d’étouffer les affaires et les scandales qui se passent chez elles, avec fric, faux témoignages (rémunérés), etc. Il faut que vivent les Institutions, et tant pis s’il y a des victimes au bord de la route !

      Je laisse sociologues, anthropologues et politologues expliquer cela ; néanmoins j’ai envie d’ajouter ceci : dans l’Etat, dans la vie publique, il y a la raison d’Etat, et dans les institutions, toutes sortes de bonnes raisons pour dissimuler les fautes et les erreurs, pratiquer l’omerta et invoquer l’irresponsabilité des dirigeants. Mais, au moins dans les Etats démocratiques, le droit existe contre la raison d’Etat et les intérêts privés, et il est constamment réévalué et ajusté pour défendre les individus, réévaluer leurs droits, etc. (avec bien entendu des tentatives parallèles des pouvoirs pour les limiter).

      J’ai l’impression que d’une part, dans l’Eglise (et c’est original, en tout cas à ce point, par rapport à d’autres institutions) on a enfoncé dans l’esprit de ses membres qu’il fallait la défendre à tout prix, que toute critique venait de ses adversaires (ou du Malin), et donc que la raison d’Eglise l’emportait sur tout, y compris sur l’évangile et son message de défense des faibles et des pauvres. Aucun problème pour mentir et couvrir au nom du « bien » de l’Eglise ! Il est probable que la Réforme a joué un rôle dans ce sens (la Tradition contre l’Ecriture), pour créer cette autodéfense malsaine de l’institution. Mais comment aurait-on encore confiance dans une telle institution ? C’est bien ce qui a ébranlé les fidèles avec les révélations en cascade sur les prêtres pédophiles, les religieuses violées, les fondateurs de communautés nouvelles et les pratiques de ces communautés, etc. : quand l’écart devient insupportable entre la parole et les actes, des institutions qui prétendent incarner la plus haute spiritualité deviennent effroyables.

      Mais en second lieu, parallèlement, alors que partout s’est affirmée dans la société civile à partir des années 70 la défense des droits individuels, et de toutes sortes de catégories de personne discriminées, le Droit canon a très peu évolué à propos du droit des personnes dans l’Eglise. C’est seulement ces dernières années qu’il a un peu changé les normes à propos des victimes. Mais toutes sortes de choses ne sont pas claires, comme ce qui relève de Rome et ce qui relève des évêques dans leur diocèse, ou des Conférences épiscopales par rapport aux abuseurs et aux victimes, ou les responsabilités précises des Ordres et congrégations par rapport aux victimes de leurs religieux, etc. J’ai appris sur FB (grâce à une victime) qu’en cas de viol par un prêtre, la victime était considérée comme une « complice » (selon le principe qu’elle l’a bien cherché ?) mais aussi que le cas du prêtre qui l’absolvait (!!) pouvait être (tranquillement ?) résolu « entre soi », à domicile en quelque sorte, alors qu’en principe il est excommunié d’une excommunication majeure réservée au jugement du pape… On ne sait pas très bien non plus à quel moment et pour quels crimes un curé pédophile ou violeur peut ou doit être renvoyé à l’état laïc… La question des réparations aux victimes n’est pas claire du tout, et laissée à la bonne volonté et à l’estimation des institutions, donc à des voies par définition obscures… Ou encore : on ne sait ce qu’il faut penser et faire de sa fondation quand un fondateur a totalement failli (je ne dis pas qu’il faut les supprimer, mais le moins qu’on puisse dire est qu’on a le droit d’être sceptique sur la suite), etc. etc.

      Pour conclure : la conversion intérieure, spirituelle, le retour à l’Evangile sont en permanence d’actualité, la vérité, l’amour et le pardon aussi, mais l’Eglise n’aurait-elle pas aussi et surtout besoin aujourd’hui d’être claire sur les droits des personnes et les sanctions (la loi) imposées à ses serviteurs indignes ?

      • Réponse à Marie-Christine - suite 5 janvier 2021 05:42, par Jean-Louis Schlegel

        Je voudrais simplement ajouter, puisque j’évoque le pardon à la fin de ma réaction à Marie-Christine, que le désir de l’Eglise et de lieux, d’institutions, de responsables d’Eglise d’être pardonnés et d’entreprendre un chemin de réconciliation ne peut être compris et accepté s’il ne s’accompagne pas de la réparation matérielle et/ou spirituelle des dommages causés, eux aussi matériels et/ou spirituels. C’est d’ailleurs (sous le nom de « satisfaction ») un élément classique du sacrement de pénitence : pas seulement Un Pater et trois Ave, mais réparer quand il y a lieu ce qui peut et doit l’être. On peut comprendre que les victimes d’abus soient hérissées par des invitations uniquement spirituelles, éthérées, à la réconciliation et au pardon.

        • Réponse à Jean-Louis Schlegel suite 5 janvier 2021 12:55, par Anne

          Merci Jean-Louis, vos interventions, ainsi que celle de Marie-Christine, sont passionnantes.

          Toutefois, j’ajouterai quelque chose : je ne trouve pas cet appel à la réconciliation et au pardon seulement « hérissant », je le trouve indécent et j’y vois un retournement de sens insupportable. Quand il y a eu abus grave, qui a souvent dévasté ou altéré une vie entière, n’est-ce pas ahurissant d’être obsédé avant toute chose par cette idée de « réconcilation » et de « pardon » ? Il y a là une négation du mal provoqué et subi par l’autre, une négation de sa liberté de conscience , une négation de sa personne même.

          En somme, nous restons dans la même droite ligne d’une mentalité « catho » : nous vous avons peut-être fait du mal (mais nous sommes tous pécheurs que voulez-vous), mais la balle est dans votre camp, il vous faut pardonner et vous réconcilier car nous sommes tous une grande famille, ou l’on pratique l’amour et le pardon des offenses. Donc : à vous de gérer. Déni des responsabilités, déni de la justice, déni de la personne. D’autant que, bien entendu et comme vous le soulignez, il n’y a ni demande de pardon ni réparation ou en tout cas indemnisation - car comment peut-on réparer ? - dans l’immense majorité des cas. Je trouve qu’il y a là comme un retournement, assez pervers, du sens moral, et pas seulement. Il est quand même inouï de vouloir sortir de ces drames humains par une pirouette spirituelle. Ça m’indigne et me scandalise, au sens le plus fort du terme.

          • Réponse à Jean-Louis Schlegel suite 6 janvier 2021 08:18, par Christophe

            Bonjour Anne,

            Je suis tout à fait d’accord avec vous. Ce retournement a été analysé par Maurice Bellet dans Le Dieu pervers ; un grand classique qui m’a ouvert les yeux sur la perversion au sein de l’Eglise.

            • Réponse à Jean-Louis Schlegel suite 6 janvier 2021 12:32, par Anne

              A Christophe,

              Merci Christophe pour cette référence. Il y a un moment que je voulais lire ce livre : c’est l’occasion de le faire.

              Je me suis demandé si on n’avait pas tendance à intégrer, dans l’Eglise catholique, ce retournement de sens à l’idée plus large de « conversion ». A partir de là, plus aucun dialogue n’est possible et il semble indécent, pas chrétien, de demander justice et réparation. On finit, comme je l’ai entendu dire il y a déjà longtemps par un homme d’Eglise à peu près lucide, par appeler les chaises des tables, et les tables des chaises.

        • Réponse à Marie-Christine - suite 5 janvier 2021 16:21, par Marie-Christine

          Merci M. Schlegel pour vos deux messages.

          En effet, au delà des explications psychologiques des abus, ceux ci ne sont reellement possibles que parce que la définition des crimes et délits. les juridictions, les sanctions ne sont ni claires, ni rigoureuses, ni transparentes. L’autorité est aussi diluée dans une espèce de flou qui permet d’échapper à toute responsabilité effective. On est dans un autre monde de l’entre -soi « sacré « ou « sacralisé « ( avec la vénération qui va avec ) qui ignore, comme vous le soulignez, et les progrès des droits humains et les processus démocratiques auxquels les sociétés « modernes « sont habituées.

          Concernant la notion de pardon et de réconciliation, elle est facilement instrumentalisée en ignorant les réparations nécessaires et, le comble, en niant la liberté de celle ou celui qui sont seuls à même de l’accorder ou pas. L’abus c’est à dire la négation de la liberté de l’autre, au lieu d’être arrêté par sanctions et réparations éventuelles, continue donc de faire ses ravages. Et la tragédie des victimes continue…

          Merci aussi de le souligner.

        • Réponse à Jean-Louis 5 janvier 2021 18:53, par Françoise

          Pour pouvoir réparer (financièrement et spirituellement), il faudrait déjà que l’institution cléricale reconnaisse ses crimes et admette ses responsabilités. Ce qu’elle ne fait quasiment pas, ou du bout des lèvres. Le cas suisse est assez exceptionnel et relève quasi uniquement d’un évêque : Mgr Morerod. Et ne concerne que les enfants placés et les Yéniches. Et il est à noter que Mgr Morerod a engagé une réelle démarche de repentance et de réparation, seulement après que la Confédération ait admis ses responsabilités criminelles et politiques en 2013. Donc l’Eglise suisse n’a admis la réalité criminelle à laquelle elle a pleinement participé entre les années 20 et 70 que lorsqu’elle n’a plus eu le choix, qu’elle était en quelque sorte acculée. Mieux vaut tard que jamais, me direz-vous, mais l’on comprend très bien que les institutions tant qu’elles peuvent, nieront leurs crimes et les victimes de ces crimes. La société civile (ensemble des citoyens dont les victimes) ne peut donc compter que sur elle-même pour exercer une pression sur les institutions, qu’elles soient civiles ou religieuses. Et même quand les institutions ont reconnu leur responsabilités et s’engagent à réparer financièrement et spirituellement, ça reste compliqué.

          Le bilan 2020 de la CECAR suisse montre bien les difficultés, même si le travail de cette commission est essentiel, indispensable :

          https://www.lematin.ch/story/trente-six-personnes-se-sont-confiees-a-la-cecar-romande-674129156203

          Nous n’avons pas encore une telle commission en France. Et nous attendons toujours (dans la mesure où nous sommes informés) que nos institutions tant civiles que religieuses, reconnaissent leurs crimes sur l’internement arbitraire d’enfants, d’adolescents, de femmes et leur exploitation par le travail forcé, la traite, les sévices de toutes sortes, ne serait-ce que sur la période 1840-1970.

          • Le mot système devra être central. 5 février 2021 19:10, par Gosset Jean-Pierre

            Le commentaire de JLS met l’accent sur la différence entre la plupart des institutions -étatiques, entreprises- et les religions, là notre, en particulier : l’absence de contre-pouvoir qui s’ajoute à la pente traditionnelle du « pas de vague » et du « pas moi » (armée, justice, …). Le vœu d’obéissance qui, tout en haut, se nomme le secret pontifical, assoie cet esprit de système. Pour ces raisons, il faudrait cesser de tourner autour du pot, donc que l’institution reconnaisse qu’elle restera coincée tant qu’elle ne reconnaîtra pas qu’il lui faut, sous peine de disparaître (virer à la secte), reconnaître le caractère systémique de sa doctrine, de son organisation, de ses fautes volontaires de fonctionnement. La difficulté est qu’admettre cela, revient à voir tout l’édifice s’écrouler tant tout se tient.

            • Le mot système devra être central. 6 février 2021 11:28, par Françoise

              Tout à fait, Jean-Pierre. Et j’irais jusqu’à accoler au mot « système » l’adjectif totalitaire. La difficulté n’est pas seulement pour le Vatican de reconnaître la nature systémique de son fonctionnement et de son organisation, mais la nature totalitaire (n’admettant aucune opposition organisée, parti unique ultraconservateur et tendant à confisquer les droits sociaux et fondamentaux des individus pour favoriser ses seuls intérêts privés). Pour illustrer cet adjectif mais aussi le terme système que vous avancez, je reprendrais l’ensemble de l’ouvrage de Gianluigi Nuzzi « Péché Originel », qui je crois, éclaire bien cette question centrale.

              Les communautés dérivantes sectaires travaillent en miroir et partenariat laïc principalement, dans la même perspective totalitaire. Ce que l’institution cléricale a perdu de pouvoir et d’argent dans la société civile depuis les années 70 environ, elle l’a regagné via ces structures parallèles, sectaires et totalitaires, qui s’illustrent dans nombre d’activités et de cercles de pouvoir dans la société civile (au sens domination de classe) pour ce qui concerne leurs cadres dirigeants, qui reversent une partie des bénéfices accumulés au système, ainsi que nombre de carnets d’adresse intéressants pour continuer d’intriguer, de dominer et de conditionner la société humaine. Le système vatican ne pourra donc jamais condamner ce qui contribue à sa survie économique, politique et à son emprise idéologique sur la société civile. D’autant moins depuis que JP2 a intégré l’une de ces organisations sectaires comme milice principale, avec un statut très particulier.

              Ce qui est rassurant ? C’est que les croyants que nous sommes ont pris, au moins pour partie, conscience de cela.

              • Par l’information, l’éducation scolaire, la culture critique.
              • Par des expériences traumatiques dans certaines structures sectaires.
              • Par une prise de conscience progressive, à la mesure de son développement personnel, des atteintes à l’intégrité, à la dignité, à la liberté individuelle et collective, faites par le système totalitaire vatican et ses partenaires associés.

              Cette sortie d’emprise met la pression sur le système totalitaire, le pousse dans ses retranchements. Ce qui explique sa radicalisation, son opacité renforcée, mais aussi la multiplication de démarches vitrines pour rassurer, maintenir une certaine illusion aussi.

              Mais nous sommes, il me semble, à un moment historique, un moment bascule : où l’institution et ses partenaires n’ont progressivement plus les moyens d’illusionner suffisamment pour conserver l’empire et la domination dont ils ont disposé jusque là. Parce que les croyants eux-mêmes ont compris qu’ils avaient été trahis à différents niveaux. Et que le système a dissimulé, joué, instrumentalisé, tué, fait massacrer, manipulé depuis son origine pour ses seuls intérêts, au mépris complet du message christique dont le système se prétendait dépositaire et exemple. Et qu’il est temps que cette escroquerie cesse. Il y a un immense désir populaire et international de réparation des crimes commis, de justice pénale, d’éclairage historique (différent du roman clérical), de « arrêtez de nous prendre pour des imbéciles », de considération de la gravité des atteintes spirituelles, morales, physiques, psychologiques. Les signes sont nombreux et partout dans le monde. Et les réactions cléricales et dérivantes sectaires face à ces révélations, sont pour la plupart très en deça voire carrément méprisantes des demandes populaires.

              L’effondrement est donc en marche. Opéré par le système lui-même et ses partenaires. Et si vous observez attentivement, plus ils tentent de sauver les meubles, plus ils accélèrent le processus d’effondrement.

              Et comme nous pouvons observer le même processus pour ce qui concerne les grands centres de pouvoir de la société civile, nous sommes bien dans un changement de paradigme et un effondrement du système des empires qui prévalait jusque là. Encore accentué par la pandémie actuelle, qui semble accompagner la déconstruction du mode de gouvernance impérial.

              La situation de contestation et d’appétit de justice, de changement, dépasse donc de fait, la destruction du système vatican, et s’étend à l’ensemble du système social, économique, politique qui obéit encore à un mode totalitaire et élitiste mais qui va être contraint à changer complètement de fonctionnement et d’approche, pour des raisons de survie planétaire.

              C’est quelque chose que personnellement, je ressens fortement en lisant régulièrement l’actualité politique, économique, financière, environnementale.

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