Face aux affaires de pédophilie dans l’Eglise, le déni comme système inconscient de défense : Poster un message

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Face aux affaires de pédophilie dans l’Eglise, le déni comme système inconscient de défense

Le jeudi 22 novembre 2018

Bonjour Pierre

Merci pour ce message, même si je pense personnellement que vous n’avez pas à vous justifier. Le déni, vous savez, c’est toujours la première réaction face au choc que représente la révélation de crimes touchant en tant qu’auteurs des personnes ayant fonction d’autorité quelle qu’elle soit. C’est un stade normal, banal face à la violence. C’est le premier niveau de réaction. Celles et ceux qui comme moi ont vécu l’inceste, en sont devenus blasés tellement nous devons composer avec très régulièrement, confrontés très souvent à des inversions de culpabilité, et malgré tout, malgré la violence que ce type de réflexion engendre, il faut continuer de tracer la route. Bien sûr, c’est blessant ce déni, c’est violent, c’est culpabilisant. Mais vous n’êtes coupable de rien du tout, Pierre ! Donc hauts les cœurs ! Fallait-il dans le contexte que vous connaissez et entendez et rencontrez avec les victimes, mettre votre mouchoir par dessus, une pince à linge sur votre nez et faire comme si de rien n’était ? Non, en conscience, c’était pas possible ! Sinon vous auriez trahi à la fois ce que vous êtes profondément, votre engagement religieux, votre approche humaniste et aussi l’Eglise ! Qui ne dit mot consent. Vous ne pouviez pas cautionner un système qui piétine les victimes et protège les coupables. Vous n’êtes pas le premier à dénoncer ce type de problème au sein de l’institution. Vous vous rappelez sans doute des interventions de Jean-Claude Barrault, même si ça date, lui aussi évoquait des blocages, des fermetures, des manquements au plan institutionnel. Un peu plus tard, deuxième coup de trompette, celui d’Eugen Drewermann avec son bouquin « Fonctionnaires de Dieu » et là aussi face à ses critiques du système, sanction et éviction. Gaillot prit aussi sa part du fardeau et écopa d’un isolement, d’un ostracisme assez particulier. Plus près de nous, le fameux cardinal anonyme d’Olivier Le Gendre dénonçait les mêmes problématiques. Je ne sais s’il en reçut des sanctions de quelque manière mais en tout cas, il choisit l’anonymat pour les éviter tout en parlant clairement. Près de chez moi le père Léon Laclau fut lui aussi inquiété et invité à partir. On vit aussi un polonais dans le même cas il y a deux ans. Et spécifiquement sur le sujet pédophilie dans l’Eglise, pensez à Gerald Fitzgerald, qui le premier fut le lanceur d’alerte sur le problème et a considérablement tenté tout ce qu’il pouvait pour faire bouger l’institution et P6 à ce sujet…en vain. Et c’est pas tout jeune cette démarche avortée, ça remonte aux années 50-60. Quand il démarre l’expérience des centres de traitement pour prêtres pédophiles à Jemez Springs aux US, c’est 1947. Et faut pas nous la raconter, la plupart des hauts-clercs sont au courant de son travail, de sa démarche, parfois ont eu recours aux centres du Paraclet pour y envoyer des prêtres pédophiles dans tous les pays où il y avait au moins un centre (dont un en France parait-il mais dont on ne nous dit toujours pas où il était). Donc Barbarin, sur ce coup-là, il pouvait être inquiété sur le sujet et ses collègues aussi pour complicité et protection de criminels depuis le début. Fallait juste rappeler cette histoire et la démarche de Fitzgerald connue de tous. Et les utilisateurs et comment l’ensemble des épiscopats a utilisé ces centres du Paraclet au fil du temps jusqu’au début des années 2000. Tout le haut clergé était au courant. Mais personne n’a rien dit pour protéger l’institution. Il faut que ce soit à nous les croyants de découvrir par nous-même cette histoire, par le biais d’enquêtes, de recoupements, de documentaires, pour enfin pouvoir un peu acculer et mettre face à leur responsabilité dans le déni, le silence et la complicité, tous ces hauts clercs… C’est toujours le même problème. Ca fait depuis 2016 que j’avais signalé ça à Daphné Gastaldi de We report. Vous croyez pas que ce rappel historique aurait pu servir pour faire condamner Barbarin et dévoiler vraiment le rapport de l’institution via ses hauts clercs à la pédophilie cléricale ? Eh ben non. Surtout, ne pas parler de tout ça aux fidèles, comme à la société civile. Entretenons l’ignorance. On ne sait jamais, ça pourra continuer de permettre d’abuser combien d’autres enfants et de prolonger l’injustice et les crimes qui, de fait, finissent par avoir un aspect quasi structurel au plan institutionnel.

Tout ça pour dire, Pierre, que vous n’êtes pas le premier à avoir tenté de dénoncer un système de secrets à tiroirs qui protège et entretient depuis toujours des crimes, des situations de manipulation, d’abus sur enfants, ados, adultes dans différentes situations.

Et que le changement ne viendra malheureusement pas de l’institution mais de l’édification et de l’information sur ces questions de la société civile et au premier chef, des croyants.

Vous trouverez toujours des croyants qui vont dire que vous allez trop loin. Parce qu’ils préfèrent ignorer ces crimes et continuer de cautionner le système dans lequel ils se sentent bien. Mais ça concerne de moins en moins de croyants, je vous rassure. Parce qu’il y a des limites à tout. Et l’institution les a largement dépassées les limites en matière de crimes divers et d’abus. Et ça ne peut plus continuer comme ça. C’est pas comme si la pédophilie cléricale était le seul crime commis. Mais si vous faites le tour, entre le soutien à des dictatures et génocides, entre les violences et crimes contre les femmes et leurs droits fondamentaux avec les couvents prisons, les bagnes religieux, les vols et ventes de bébés, la réduction à l’esclavage, l’internement d’enfants sur des critères sociaux, ethniques, les meurtres ciblés avec milices religieuses…on peut dire que l’institution a chargé la mule, non ?

Comment voulez-vous que nous les simples croyants en apprenant tout ça, on puisse conserver une confiance vis à vis de l’institution dans sa globalité ? Faut pas rêver ! Il est fini ce temps-là. L’institution à force de crimes, s’est complètement grillée vis à vis des croyants. Même en essayant de cacher tous ses forfaits, en achetant des complicités dans la société civile, dans les médias pour que rien de tout ça ne transpire.

Au fil du temps, sortent des témoignages, des infos et certaines archives s’ouvrent et l’on finit par découvrir toutes ces violences, tous ces crimes et comment s’est mis en place un système de loi du silence et aussi de crimes renforcés sous un vernis de sainteté et d’exemplarité morale. A partir du moment où l’on ignore plus les choses, comment l’institution peut-elle conserver deux sous de crédibilité ? Ce n’est raisonnablement plus possible.

Alors certes, c’est triste. Vous pouvez vous dire que c’est un immense gâchis. Et je suis bien d’accord avec ça. Mais l’institution a eu maintes fois l’occasion de rectifier son attitude et de traiter ces problématiques criminelles en son sein. Elle ne l’a pas fait, parce qu’elle considère via ses hauts-clercs qu’elle peut tout se permettre et qu’elle n’a de compte à rendre à personne. Ce qui vaut pour la société civile ne vaut pas pour elle. Elle se veut au-dessus des lois et se garder telle. Y compris dans le crime.

Comment voulez-vous pouvoir changer autant d’immobilisme et d’entêtement criminel au plan institutionnel ? Il me semble que c’est s’illusionner et dépenser de l’énergie en pure perte.

Aujourd’hui ce qui compte, c’est de protéger jeunes et moins jeunes d’une institution qui refuse de changer ses habitudes en matière de crimes, d’abus, de manipulation. Qui pratique allègrement les effets d’annonce sans que ça s’incarne réellement en terme d’approche judiciaire et qui en plus nargue les victimes, s’arrange pour ne pas les dédommager, joue la provocation.

Et donc ça oblige prêtres, religieux, religieuses qui se sentent concernés comme vous par ces atrocités commises par des clercs à adopter des comportements et des paroles et des attitudes en phase avec cette nécessité de protection des victimes : ce qui veut dire sortir de la réserve et dire clairement ce qui se passe et qui n’est moralement plus possible d’accepter. Et c’est tout à votre honneur.

Mais n’attendez rien de l’institution. Ou plutôt le pire que le meilleur. C’est moche à dire, mais ça va avec la nuque raide qui la caractérise. L’essentiel il me semble, c’est d’avancer, de protéger les personnes autant que nous pouvons. D’alerter aussi, de dire les choses.

Et puis, je crois quand même qu’il serait temps d’alerter les croyants sur les moyens et les acteurs dérivants sectaires que se donne l’institution depuis l’ère JP2, pour maintenir la situation criminelle et abusive en l’état. Et maintenir aussi sous cloche et emprise, l’ensemble des épiscopats sur ces questions et bien d’autres. Et les croyants pour celles et ceux qui ont été le plus formaté dans un moule traditionnel.

Quand donc sera dénoncée l’influence de l’Opus Dei et la façon dont cette organisation dérivante sectaire est utilisée par l’institution vaticane comme un garde chiourme, comme une milice à sa solde, comme un dissimulateur de crimes, de cadavres dans le placard (Emmanuela Orlandi entre autre), comme des instruments politiques pour imposer politiquement des idéologies plutôt fachos que généreuses et de partage ?

Comment ce silence peut-il perdurer alors que de plus en plus de croyants se rendent compte à quel point l’institution s’appuie sur les communautés dérivantes sectaires dont l’Opus Dei la première, pour maintenir sa politique et son étau autant sur les clercs, religieux que sur les croyants et la société civile en général ?

Combien faudra-t-il encore de meurtres, déguisés ou pas en suicide, combien faudra-t-il de victimes, de manipulation mentale, de dérives pour que la pastille valda soit crachée sur ce sujet ?

Pourquoi pour le moment personne en dehors d’une poignée de croyants, d’historiens, de sociologues, de journalistes, ne disent rien sur tout ça ? Personnellement, ce silence me scandalise.

Parce que ça explique aussi l’intensité du blocage et de la fermeture institutionnelle. C’est un secret de polichinelle à ce stade. Si certains hauts-clercs n’avaient pas recours à l’Opus Dei pour intimider et faire taire des collègues sur certains sujets, ça ferait longtemps que la parole se serait libérée dans le monde religieux catholique.

Alors c’est peut-être le moment de dire les choses aussi à ce sujet. Vous croyez pas ? Parce que si on ne la dit pas la réalité concrète qui pèse comme un couvercle sur l’ensemble des clercs, épiscopat à épiscopat et le nôtre il est plutôt gratiné depuis un bon moment sous ce genre de régime, ben forcément, faudra pas s’étonner si on retrouve un clergé de plus en plus muselé, suicidaire, dérivant et autres joyeusetés du genre.

Faut faire péter le bouchon jusqu’au bout comme qui dirait. Et là, je suis persuadée que ça permettra à quelques clercs au moins, de pouvoir verbaliser des souffrances dont ils s’interdisent de parler, d’évoquer, de formuler et qui les travaillent depuis plusieurs décennies, et qu’enfin, ils vont pouvoir déposer au grand jour. Et ça, ça fera du bien à tout le monde dans le milieu clérical. Ca videra un abcès qui est de plus en plus gros et qui handicape considérablement l’ensemble de l’institution.

Parce que ça fait un sacré moment que ça mijote, mine de rien et que ça sent pas la rose ni le lilas. C’est peut-être le bon moment pour sortir tout ce poison qui maltraite les uns et les autres et les mettent à la botte des plus violents, des plus abusifs et d’une coterie dont les intérêts et intentions n’ont strictement rien à voir avec le message de l’Evangile.

En tout cas, tenez bon. Continuez ! Soutien total auprès de vous et prières pour que vous teniez le coup malgré attaques et réflexions mesquines. Face à ça faut tracer deux fois plus vite la route , pas essayer de batailler parce qu’à ce moment-là, vous rentrez dans le jeu de ceux qui cherchent à vous culpabiliser et à vous ostraciser. Foncez ! Allez-y !

Et puis, on est là. Vous n’êtes pas tout seul, hein ? On peut mutualiser nos savoirs, nos infos sur ces sujets. Ca me paraît primordial pour qu’on puisse avancer au mieux tous ensemble. Chacun de nous dispose d’infos spécifiques sur tel ou tel domaine, a creusé telle ou telle enquête sur telle dérive. Si on met tout ça en commun, on va pouvoir avancer deux fois plus vite et pas seulement sur le sujet pédophilie cléricale, mais sur les dérives sectaires, sur la formation sacerdotale, religieuse, sur les blocages sur tout un tas de sujets entre croyants et clergé.

Et ça, ça va retisser une confiance, une légitimité. Sans ce travail d’échanges et de partage, d’analyse collective des problématiques, on laisse le champ libre aux plus retors. Et ça c’est plus possible !

Je me permets de vous faire la bise ! De vous envoyer un max d’énergie positive pour tout. Et puis vous rappeler ce chant :

Si tu dénoues les liens de servitude, si tu libères ton frère enchaîné, la nuit de ton chemin sera lumière de midi.

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