En réponse au message :
L’Arche fait la lumière sur la face cachée du P. Thomas Philippe
Bonsoir Marie
Effectivement, j’essaie de donner des éléments de compréhension liés à ce que j’ai pu retirer de mon vécu et de ce que j’ai analysé progressivement du contexte familial et religieux dans lequel j’ai vécu. Même si chaque histoire est particulière, il me semble qu’entre toutes les mouvances intégristes et dérivantes cathos rassemblées ici sur ce site, il y a des liens, des ressemblances, des connexions idéologiques, structurelles fondatrices.
Ce travail analytique contextualisé que j’ai fait personnellement, et que je vous propose ici, est (du moins me semble-t-il) très important pour pouvoir sortir du trauma, lui retirer son aspect dévastateur, destructeur émotionnellement, pour le poser sur un plan extérieur à soi, sociologique, psychanalytique, anthropologique, même si le mot est un peu fort. Mais il est aussi utile pour saisir ce qui a été fondateur dans le comportement, le fonctionnement des abuseurs, criminels, etc.
Même si chaque communauté religieuse intégriste est particulière et dominée par une pensée elle aussi particulière, gérée par un gourou différent, avec un profil particulier, il y a quand même des bases qui se retrouvent chez beaucoup de ces gourous si l’on se penche un peu sur les étapes marquantes de leur parcours de vie.
On peut effectivement se baser sur les excellentes réflexions et les travaux d’Alice Miller et parler du Triangle de Karpman dans lequel victimes et criminels sont en très souvent enchaînés mais on peut aussi s’appuyer sur les écrits de Susan Forward qui décrit bien ce qui empêche un individu de se construire dans sa famille. Les mécanismes, l’absence de limites, d’intimité, de séparation entre des éléments éducatifs qui devraient être séparés mais qui ne le sont pas, la confusion intérieure qui s’ensuit, le manque de repères, le climat toxique, l’extrême dépendance psychologique et affective qui en découle, les situations dites incestuelles qui peuvent aussi amener plus tard les individus à abuser sexuellement d’autres personnes. J’avais énormément appris il y a une quinzaine d’années avec son bouquin sur les parents toxiques (encore disponible je pense en petite bibliothèque Payot). Vous avez aussi les travaux d’Isabelle Nazare-Aga sur les manipulateurs pervers narcissiques, qui éclairent également ce qui va fonder ce type de personnalité et ce vampirisme psycho affectif, le vide-fantasme sur lequel se construit le manipulateur et la dépendance psycho affective qui l’habite et qui va aussi habiter ses proies.
Dans la compréhension de ce qui fonde le comportement des frères Philippe ainsi que leurs dérives, il me semble également important de parler du contexte historique et idéologique prévalant chez pas mal de familles catholiques bourgeoises à l’époque de l’enfance des frères Philippe. Il est important d’évoquer que le milieu dominicain familial et idéologique des deux frères est traversé par ce qu’on appelle la contre-révolution catholique.
Celle-ci, s’ancre au départ chez les familles nobles, convaincues de la nécessité d’une restauration politique et religieuse monarchique de droit divin (en opposition avec la république laïque) et va s’accoupler à une mouvance catholique nationaliste et fasciste (appelée légitimiste) d’émanation bourgeoise, qui refuse la démocratie, la modernité, la laïcité, la pratique libérale tant dans le fonctionnement politique que religieux, veut préserver un culte, des rituels traditionnels et maintenir le peuple dans l’ignorance, la soumission et l’observance sans discussion religieuse.
En France à la même époque où les frères Philippe s’engagent dans la voie dominicaine, les mouvements concernés par ces idées de contre-révolution catholique sont l’Action Française, sa mouvance soeur les Camelots du Roi, mais aussi la Cagoule. Emmenés par des groupes royalistes, bourgeois, haut patronat industriel, professions libérales catholiques, tous sont partisans d’un coup d’état pour imposer une théocratie militaire. Qui ne sera viable qu’avec Pétain et la défaite de 40.
Le mouvement religieux dominicain, malmené par la Révolution Française, de retour en 1850 puis à nouveau malmené en 1880 et expulsé en 1903, de retour dans les années 20, est lui aussi très proche de cette idéologie de contre révolution catholique. Notamment l’Ordre des Prêcheurs très proche de la famille des frères Philippe et qu’ils intègreront.
Cette appartenance familiale et religieuse dominicaine à la contre-révolution catholique amènera Marie-Dominique bien plus tard à aider à l’avènement de la FSSPX et à s’opposer à Vatican 2. Et à se rapprocher bien sûr dans les années 70 du Renouveau Charismatique, groupe religieux catholique d’inspiration protestante pentecôtiste et New Age, s’inscrivant dans la mouvance religieuse réactionnaire (tout en donnant en apparence une vitrine très progressiste, dans le genre hippie revisitée à la sauce catholique).
La stratégie du Renouveau Charismatique, a été, pour s’imposer religieusement dans le contexte d’un catholicisme très Vatican 2, de récupérer une vision communautaire hippie, un rapport à Dieu et au monde très affectif et très démonstratif, qui va séduire beaucoup de jeunes catholiques dans les années 70-80 voire même 90. Sous couvert de très beaux chants, d’un partage oecuménique de différentes traditions (protestantes, juives, catholiques), d’une mise en scène spectacle (chants en langues, célébrations de guérison psycho spirituelle, danses), l’opération séduction consiste surtout à récupérer le plus de jeunes catholiques et de familles (pas forcément au départ versés dans des idéologies de contre révolution catholique, souvent même totalement ignorants de ces idéologies) pour ensuite les formater à une vision religieuse beaucoup plus réactionnaire (souvent à leur insu) par une forme de croyance religieuse psycho-magique et infantilisante.
Croyance psycho magique que l’on va retrouver dans les mouvements pentecôtistes américains. Qui vont eux aussi comporter des dérives sectaires.
A ce type d’idéologie religieuse, Marie-Dominique Philippe apportera sa contribution théologique, doctrinale, philosophique et communautaire. Qu’il avait déjà développée et validée dans le cadre de sa formation religieuse dominicaine.
Et c’est en partie par son entremise que JP2 fera progressivement confiance au Renouveau Charismatique pour l’associer à sa lutte contre Vatican 2 et contre une pratique religieuse catholique libérale.
Ce qui peut expliquer aussi l’expansion que prit l’ influence idéologique, communautaire de Marie-Dominique Philippe et donc pour lui, son frère également, générer un sentiment de toute-puissance, pouvant légitimer des abus.
En conclusion, tous ces éléments contextuels ne changeront pas grand-chose aux abus vécus par les victimes. Ca ne les fera pas disparaître. Mais il me semble que ça peut aider un bon nombre de victimes à comprendre un peu mieux ce qui les a amené(e)s à subir ce type d’emprise religieuse, affective aussi mais aussi à comprendre que cette emprise a pour origine une histoire à la fois familiale, religieuse et politique.
J’ose espérer que ces petites pistes, seront autant de clés pour que vous et d’autres puissiez retrouver une certaine liberté. Mais aussi analyser plus froidement ce qui vous est arrivé. Souvent, un traumatisme est si violent émotionnellement, qu’il ne permet pas de saisir ces aspects historiques, sociologiques, psychologiques. Il y a comme une dissociation et une sidération qui empêchent cette connexion qui ne se fait que bien plus tard. Alors si ces quelques éléments peuvent alimenter votre réflexion…
Cordialement
Françoise