En réponse au message :
L’Arche fait la lumière sur la face cachée du P. Thomas Philippe
Bonjour Françoise,
Merci pour votre apport des plus éclairants. On aurait bien tort de sous-estimer l’expertise et l’expérience de personnes qui ont traversé l’horreur ; au contraire, bon nombre d’entre elles ayant accompli un travail de vérité et de reconstruction, deviennent témoins crédibles et ressources pour d’autres, en étant résolument articulées sur la Vie.
Vos apports sur ce site ne sont pas que théoriques ; à mon sens, ils sont campés dans le réel et validés par l’expérience clinique. Qui plus est, dans votre message qui nous ouvre un chemin de résonance, vous demeurez descriptive, partageant une « lecture », sans « forcer » quoi ou qui que ce soit. De fait, « la table est mise » avec bienveillance, et chacunE peut se « servir » au besoin. Il me semble que votre apport s’inscrit dans les objectifs d’un site comme celui-ci -du moins si je les comprends bien- Voilà pour une première rétroaction.
Ensuite, vous soulignez un point qui me semble essentiel pour « com-prendre » -prendre avec soi/prendre en compte, - sans jugement de valeur-, la « genèse » d’une dynamique pouvant évoluer au plan relationnel, vers une distorsion de contact ou un franchissement indu des frontières : celle de la « coupure d’avec soi » qui fait que le sujet n’a pas d’accès à son propre ressenti (d’où le ressentiment qui prend la place), et encore moins à celui d’autrui (d’où un déficit d’altérité).
Dès lors, un tel sujet devenu adulte, pour avoir le sentiment d’être vivant autrement qu’intellectuellement (on l’a vu précédemment autour de cette table, avec le « clivage ») risque de se « faire jouir » en prenant l’autre comme objet (l’emprise) pour avoir accès à un semblant d’humanité. D’où bien des « glissements de terrain »…
Alice Miller décrit cette réalité dans son ouvrage « Le drame de l’enfant doué », - la « douance » ici rejoint ce que vous décrivez- : « tant que l’on s’est construit uniquement dans le regard, le fantasme familial posé sur soi, on ne se connaît pas. Si l’on est passé ensuite au sein d’une communauté religieuse qui vous dit au quotidien comment vivre, comment penser, comment être, comment faire pour tout ce qui vous concerne, on se connaît encore moins. L’on est passé simplement d’une domination à une autre. Mais de connaissance de soi, il n’est pas question. »
En fait, c’est le contact de la personne avec son propre ressenti, qui ne s’est pas fait, alors la personne n’ayant pas accès à elle-même, se sera pour ainsi dire, construite « sur du vide » ; dès lors, comment se connaître soi-même lorsque le sujet pendant son enfance, aura dû s’interdire de ressentir… Cela peut être en effet très viol- ent d’être construit/pré-fabriqué dans/par le fantasme de ses parents.., et comme vous l’écrivez, « L’absence de contact réel avec elles-mêmes les rend extrêmement fragiles psychologiquement et perméables à tous les abus, toutes les manipulations MAIS AUSSI (je souligne) les rend aptes à manipuler et abuser les autres. »
Vous ’contextualisez’ ensuite, le passage du sujet de la famille à la vie religieuse : « Plus ces personnes ont intégré tôt le monde religieux, moins elles ont pu se construire personnellement. Elles sont juste devenues ce que leurs parents projetaient comme image idéale d’elles ou ce que la communauté religieuse intégrée fantasmait d’elles. »
L’immaturité, l’inachèvement en effet, caractérise ces personnes qui par ailleurs peuvent avoir accompli de hautes études, mais peu ou pas d’intégration. On voit très bien ici que ces sujets peuvent évoluer dans divers contextes : religieux ou autre - le sport, le domaine politique, etc-
À preuve aujourd’hui, on retrouve cette dynamique amplifiée jusqu’au terrorisme, chez des jeunes qui rejoignent les rangs de Daesh et tuent au nom d’Allah. Il s’agit de la même dynamique sous-jacente… De cette coupure émotionnelle de sujets privés d’altérité et qui n’ont aucun frein à leur intensité, allant jusqu’à la barbarie pour se sentir vivants.
Ici encore, un autre ouvrage d’Alice Miller, « L’enfant sous terreur », nous éclaire sur ce point du terrorisme : http://www.babelio.com/livres/Miller-Lenfant-sous-terreur/30031
De plus, ces sujets sans foi ni loi se réfèrent à une pensée binaire (les bons/les mauvais) prise pour Dieu, et se retrouvent dans leur toute-puissance, confortés dans toutes formes d’intégrismes, religieux de préférence.
Or votre texte lu sous cet angle, nous apporte les constituants d’une « sortie de l’intégrisme » : "Ce qui va permettre à une personne de se construire, c’est justement de s’émanciper d’une dépendance matérielle, affective, psychologique par la réalisation de projets (personnels et pas seulement incluant les autres), des objectifs qu’elle s’est elle-même fixés (sans que ce soit quelqu’un qui lui ait dicté ces objectifs) et des rêves (autrement appelés désirs profonds) au fil du temps…
Ce qui va permettre également à une personne de se construire, c’est de pouvoir échanger avec des personnes différentes, évoluant dans des univers différents, de faire ses expériences sociales, relationnelles dans différents cadres, environnements.« Et revenant aux frères Philippe, opposés ici à Jean Vanier - »qui a pu s’éprouver lui-même dans tous ses aspects, s’émanciper, avant de pouvoir engager un projet communautaire« - ces frères donc, semblent construits »seulement dans le fantasme familial religieux et dominicain« , et l’on comprend mieux alors que la construction identitaire n’ait pu avoir lieu… »Sauf dans le fantasme de leurs parents puis des ordres religieux qu’ils ont intégrés".
Ainsi, ces frères qui apparaissaient consistants au plan intellectuel, séducteurs et charismatiques : vous écrivez « un masque qu’ils savent utiliser pour abuser leur entourage. C’est aussi ce qui leur donne une couverture irréprochable et leur permet d’ entretenir l’image qu’ils veulent donner et dont ils ont besoin pour ne pas sombrer dans le néant. C’est le cœur de leur système d’abus. »
En définitive, l’on comprend mieux l’importance tant pour la victime que l’abuseur, de contacter le ressenti de son expérience , -souvent à un prix expérientiel aussi élevé que salutaire * - afin de « sortir » de ce triangle décrit par Karpman, et qui ressemble à une roulette de hamster, où tour à tour la personne est Victime/sauveur/persécuteur dans ce qu’il y a de mortifère, d’illégitime, mais qui retrouve une légitimité (tant comme victime, sauveur ou persécuteur) une fois accueilli le versant ressenti de l’expérience vécue.
Référence : Sortir du triangle Persécuteur-Victime-Sauveur (triangle de Karpman) http://anti-deprime.com/2015/10/13/sortir-du-triangle-persecuteur-victime-sauveur-triangle-de-karpman/
* un « chemin de salut », une « sortie du tombeau » si l’on parle en termes de théologie expérientielle. Marie