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Les lapins surnuméraires - réponse faite par Sophie Canetan
J’aime beaucoup la métaphore des petits lapins ! Ayant moi-même eu 10 enfants, alternés entre grossesse et allaitement, en 25 ans, je trouve ça bien vu !
J’ai demandé l’admission dans l’Opus Dei à 19 ans, suite à un chagrin d’amour, grisée par la promesse d’affection stable que je trouvais au sein de l’Œuvre, et par l’idéal très valorisant de la vocation de surnuméraire, stimulée par un papa chéri avec qui j’avais une relation fusionnelle et qui faisait lui-même partie de l’Œuvre.
Je me suis précipitée dans les bras du premier surnuméraire qui me faisait la cour et visiblement ça plaisait à mon père,..je suis passée d’une relation fusionnelle à une autre, incapable de vivre l’amour autrement. Jusque là, c’est la faute à pas de chance, apparemment du moins. La difficulté c’est la jeunesse, et c’est la génération d’au-dessus qui n’a pas appris à travailler sur elle et qui gobe tout ce qu’on lui dit sans réfléchir, alors j’ai reproduit pendant longtemps, et j’ai été un bon petit lapin docile et obéissant, jusqu’à épuisement, mon époux étant totalement indifférent à la situation. Du moment que je cochais les cases il était content, au besoin pour l’obtenir il était dictatorial et despotique. Chemin faisant, ma nature assez libre et fantaisiste reprenant le dessus car je préfère les carottes crues, je suis allée en chercher ailleurs toute seule puisque lui ne voulait pas en entendre parler. Je ne peux pas dire encore si l’0euvre l’influençait ou pas, je pense qu’il n’avait pas besoin de ça pour refuser l’introspection et l’ouverture. Cependant je pense que l’Œuvre ne l’a pas aidé à faire de prises de conscience, car pendant que moi j’appelais au secour et que j’employais pour ça tous les moyens que j’avais : seriner à chaque entretien la numéraire qui me suivait et cafter au prêtre les beuveries qui se passaient à la maison, les violences, le viol conjugal, l’esclavagisme misogyne, l’immaturité paternelle, la violence contre les enfants qui lui tenaient tête, lui continuait sa petite vie sans jamais être inquiété de rien, et je n’avais jamais aucune suite de la part du prêtre. Je me heurtais à un mur étanche, celui de la séparation absolue entre les deux sections, masculine et féminine, celui de l’impuissance de ceux qui se rendent très bien compte qu’il y a quand-même un problème mais qui n’ont aucun pouvoir d’action pour faire bouger les choses.
J’ai fini par partir. Je suis partie sans mes enfants car je n’avais ni maison ni salaire et j’étais entrain de crever. Je vivais dans une chambre de bonne prêtée et j’allais tous les jours voir mes enfants à la maison pour leur dire que je ne les avais pas abandonnés.
Je n’ai pas renouvelé mon engagement dans l’Opus Dei car j’ai vraiment senti que le fait que j’avais prononcé un engagement indissoluble comptait plus que ma survie, les numéraires vivent effectivement « au pays des petits lapin » où rien de mal ne peut jamais arriver. La culpabilisation était tellement forte, que chaque fois que je revenais de mon entretien ou du confessionnal, mon mari regagnait du terrain… et tout recommençait comme toujours sans que rien ne change d’une virgule. Il fallait « être obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur une Croix », quant à la sanctification du conjoint je ne sais pas… Et j’ai senti que véritablement ça les arrangeait que je ne renouvelle pas, c’est même une numéraire qui me l’a suggéré, me disant « que ce serait trop pour moi », probablement par charité d’ailleurs, mais aussi parce qu’elle ne pouvait pas lutter, c’est dangereux de sortir de sa zone de confort et de remettre l’autorité de l’Œuvre en question.
Depuis, je n’ai plus de nouvelles de personne. Les seules personnes qui ont gardé un lien sont celles qui pourraient témoigner du même genre de choses que moi et qui ont quitté l’Œuvre.
L’Œuvre est à la base une très belle chose inspirée par Dieu, comme la plupart des institutions de l’Eglise. Mais l’esprit de l’Œuvre n’est pas appliqué, ce qui entraîne le mal être de beaucoup de gens. Dire qu’il y a du pouvoir, de la corruption, moi je ne peux pas dire, ça ne m’appartient pas. Ça n’est pas comme ça que je l’ai vécue. Mais une censure, il y en a une, qui protège l’idéalisme et ceux qui sont enfermés dedans. L’idéalisme est très fort, l’Œuvre est comme une communauté nouvelle, son authenticité menacée.
Le fondateur disait qu’il fallait être « sauvagement sincère », je pense que je le suis tout comme j’ai été « sauvagement fidèle » à mes dépens et je renierais ma conscience si je me permettais de présenter mon texte autrement que ce que je viens de faire.
Sophie Canetan